Posté le 13 juin 2016 - par dbclosc
17 février 1946 : le toit s’effondre
Le LOSC et ses stades, c’est une longue histoire. De sa création en 1944 et jusqu’à 1949, le LOSC a joué ses matches en alternance dans deux stades différents, là où jouaient l’Olympique Lillois d’un côté, et le Sporting Club Fivois de l’autre. Sa sédentarisation à Henri-Jooris est le résultat des travaux de rénovation nés de l’effondrement d’une tribune lors d’un Lille-Lens en 1946. Un accident qui, miraculeusement, n’a fait aucun mort. Déjà, à l’époque, se posait la question de l’opportunité d’un « grand stade ».
Les faits relatés dans article et la saga des stades du LOSC sont à retrouver dans le livre Grimonprez-Jooris (1975-2011) (Les Lumières de Lille) de Damien Boone, Arnaud Mahieu et Maxime Pousset, de l’association Mémoire du football lillois.
Le championnat de France de football 1945-1946 est la première édition d’après-guerre, après 6 années de formules diverses liées à la situation de guerre et d’occupation. Le professionnalisme a été rétabli en 1944, mais en raison de zones encore en guerre à l’est, et de la difficulté des transports dans la zone Sud, le déroulement « normal » du championnat est très perturbé. Sur la forme, il est divisé en deux groupes (Nord et Sud). Le LOSC, entraîné par l’anglais Georges Berry, a terminé ce championnat de la zone Nord à la 5e place. En coupe de France, il s’est incliné en finale contre le RC Paris. Il aborde ce premier championnat national de l’après-guerre en position de favori, grâce notamment à l’efficacité de ses deux attaquants René Bihel et Jean Baratte. Le public lillois est ravi.
Et pourtant, son club est un SDF. Mais pas un SDF en mode 2004-2012, moment où le club s’est rabattu sur le Stadium-Nord, faute de stade digne de ce nom pour l’accueillir. Non, il est en quelque sorte un riche SDF : voilà déjà un an qu’il dispose de deux stades.
SDF : un problème de riche
Comme nous l’avons relaté ici, le LOSC est issu de la fusion entre l’Olympique Lillois et le Sporting Club Fivois, deux clubs qui, chacun, jouent dans leur propre stade. Pour l’OL, c’est, initialement, le stade connu sous le nom de terrain de l’avenue de Dunkerque, du fait de sa localisation, inauguré en octobre 1902 pour recevoir les matches des sections football et hockey sur gazon de l’omnisports OL. D’une capacité d’environ 17 000 places, il est rapidement renommé stade Victor-Boucquey (du nom d’un ancien vice-président du club). Le SCF (Éclair Fivois de 1901 à 1910) évolue de son côté dans le stade Virnot dès sa création en 1901 ; il est offert par un mécène, l’homme d’affaires Albert Virnot (et non « Félix » Virnot, comme on le trouve parfois). D’une capacité équivalente au stade de l’OL après des travaux à l’occasion de la professionnalisation en 1932, il est par la suite rebaptisé en 1937 stade Jules Lemaire, d’un nom d’un dirigeant du club décédé cette année là. Ce stade est situé à Mons-en-Baroeul, et non à Fives.
Comment déterminer où jouera le nouveau LOSC ? À partir de sa création en septembre 1944 et durant quelques années, le LOSC joue en alternance à Henri-Jooris et à Jules-Lemaire, sur proposition du président Louis Henno, sans doute une façon de ne froisser aucun des anciens clubs rivaux. Puis, à partir de 1947, le LOSC se sédentarise et s’installe de façon durable dans le stade de l’ex-OL. Celui-ci a en effet été rénové et a ringardisé Jules-Lemaire. Une rénovation forcée, née d’un accident qui aurait pu s’avérer dramatique : la chute du toit d’une des tribunes en plein match. Revenons-y.
Cohue annoncée
La grande foule est annoncée pour ce derby « assuré d’un succès incomparable » : dès le 14 février, la Voix du Nord indique qu’il ne reste que « quelques places Debout ». On se prépare ainsi à une affluence propice aux débordements, qu’il s’agit d’éviter :
« En prévision de l’affluence des amateurs de football, nous conseillons vivement aux intéressés de se munir, à l’avance, de leurs billets d’entrée, de manière à faciliter la tâches des dévoués dirigeants du club lillois. Il est recommandé aux personnes habitant la région de Lille-Roubaix et Tourcoing, qui se rendront aux Places debout, de prendre leurs tickets à l’avance, de manière à éviter l’encombrement des guichets et d’en faciliter l’accès aux sportifs venus de régions plus éloignées. Il faut que chacun fasse preuve de discipline et d’esprit sportif de manière à permettre l’entrée du stade au plus grand nombre possible d’amateurs ».
(La Voix du Nord, 14 février 1946)
Cette situation fait écrire à Augustin Charlet son regret que la ville de Lille ne dispose pas d’un stade de 30 000 places, qui puisse satisfaire l’ensemble des amateurs de football :
La Voix du Nord, 16 février 1946
Ce match Lille/Lens, l’un des 6 derbies de la saison (Roubaix-Tourcoing est aussi en D1), est un sommet : la rivalité OL/SCF ayant de fait disparu, elle tend à être supplantée par une rivalité entre le LOSC et son voisin du Pas-de-Calais.
De plus, ce 17 février 1946, Lille est 2e et Lens 3e (au goal-average) : le LOSC reste en effet, outre ses qualifications en coupe, sur deux victoires, contre Lyon (4-0) puis au Havre (2-1). Et avec un seul point de retard sur le leader stéphanois mais un match en moins (fin janvier, le match contre Metz a été remis à cause de la neige), le LOSC est même virtuellement leader.
Les pronostics vont bon train dans la Voix du Nord, qui rappelle que lors des saisons 1937/1938 et 1938/1939, alors que la région comptait 6 clubs dans l’élite, aucun d’entre eux n’a perdu de derby chez lui. Comme prévu, le matin du match, Lille/Lens est annoncé à guichets fermés : « le terrain ne sera accessible qu’aux personnes qui auront pris leur billet à l’avance. Les dernières places disponibles seront vendues de jour, 127 rue du Molinel, de 9h à 11h »
Toiture d’occasion, beaucoup servi, CT pas OK
Le public est nombreux. Trop nombreux. 17 000 personnes remplissent déjà le stade. Après la revente de billets au marché noir, on estime à 5000 le nombre de personnes qui n’ont pas pu entrer. La plupart rebroussent chemin, mais des centaines d’entre elles tentent alors par tous les moyens d’apercevoir le match : en escaladant les barrières, en montant sur les toits des habitations, ou en se positionnant sur les panneaux publicitaires.
La Voix du Nord indique que « la police a fort à faire, aussi bien au dedans qu’au dehors » du stade. « D’intrépides gaillards » se placent même sur le toit de la tribune Premières, située derrière l’un des buts, et c’est de ce point de vue privilégié que les resquilleurs savourent l’ouverture du score lilloise de René Bihel dès la 23e seconde, qui reprend un centre de Tessier.
Aux alentours de la 19e minute, le joueur Lensois Anton Marek1, blessé, s’allonge sur la touche. Des spectateurs lillois se penchent pour l’apercevoir (« inquiets » dit la presse : on pense plutôt que c’était pour l’insulter) ; d’autres sources indiquent plutôt une banale sortie de but ; quoi qu’il en soit, un certain nombre de personnes sont attirées au même moment par un même événement. Le déplacement de poids sur le toit en tôle suscite un « formidable craquement » qui le fait s’effondrer sur les spectateurs situés en-dessous. « On vit des grappes humaines glisser lentement et s’écraser au sol, quatre mètres plus bas. En quelques instants, les abords de la ligne de but n’étaient qu’un étrange chaos de corps confondus. Puis les cris, les plaintes montèrent », relate la Voix du Nord. Le match est interrompu.
Photo La Voix du Nord, 19 février
Après une minute de panique, le calme s’impose et la solidarité s’organise : Radio Lille est contactée pour transmettre un message sur les ondes et rameuter les médecins et ambulances du coin ; les personnes les plus touchées sont immédiatement évacuées vers les hôpitaux de la Charité et Saint-Sauveur.
Compte-tenu des circonstances, le bilan est somme toute léger : 53 blessés, dont 26 sont transportés à l’hôpital (le bilan s’est alourdi par rapport à la coupure de presse ci-dessus). Nous disposons de la liste des blessés (ainsi que de leur adresse), l’occasion de signaler deux éléments :
_on ne compte que deux femmes : Janine Prate de Lille, et Jeanine Vampenne d’Ascq, qui habitent toutes les deux au n°14 d’une rue (pas la même)
_on note tout de même quelques blessures loin d’être superficielles, comme celles infligées au malheureux Marcel Leroy de Saint-Martin-lez-Boulogne (amputation d’un orteil), André Jacquemard de Mons (fracture de l’orbite, œil atteint), Ignace Wycztak (plaie profonde de la cuisse) ou Marcel Mazingarbe de Lille (fracture du pied)
Le match reprend 20 minutes plus tard alors que les abords du terrain sont bondés, et que des blessés sont soignées à même la touche. Les Lensois protestent, estimant que c’est injouable, et posent d’ailleurs une réclamation.
Mais on reprend, et les Sang & Or égalisent rapidement par André Doye. Juste avant la pause, Boleslaw « Bolek » Tempowski reprend une frappe sur le poteau de Bihel et marque le deuxième but lillois ! En seconde période, Tempowski ajoute un nouveau but, et le LOSC s’impose 3-1, rejoignant ainsi Saint-Etienne en tête du championnat.
La réserve déposée par les Lensois ne donne rien. Dommage pour eux : ils ne rattraperont jamais les Lillois.
Le stade des questionnements
La presse de l’époque attribue la fragilité de la toiture aux secousses subies pendant les bombardements de 1940 ! L’explication semble un brin foireuse, car le stade, jamais rénové depuis 1902, était connu pour sa vétusté ; et pourquoi ne pas avancer comme explication les conséquences du tremblement de terre de 1938, la veille du match Suisse/Hongrie, joué à Lille pour la coupe du monde ? ; il ne faut, en outre, pas écarter l’hypothèse d’un complot contre le LOSC, une piste que nous privilégions sur ce blog.
Quoi qu’il en soit, cette explication reflète surtout l’idée que les questions de sécurité et des imputations de responsabilité des clubs et de la fédération ne se posaient manifestement pas dans l’espace public de la même manière qu’aujourd’hui.
Photo Légendes du Foot. Lille, la saga du LOSC, mai 2001
Déjà, dans la presse régionale, la question d’un « grand stade » se posait avec acuité. La Voix du Nord, comme elle l’a fait dès le jeudi, « regrette avec les sportifs lillois que notre capitale des Flandres n’ait pas, en dépit des demandes réitérées qui ont été faites par les dirigeants, le stade municipal aux 50 000 places que nécessite l’importance que tient le sport dans notre vie régionale ».
Le magazine Nord-France écrit :
« Cet accident nous a prouvé que Lille-Capitale n’a pas le stade qu’elle mérite. Depuis des années, on le répète, chacun s’accorde à la déplorer, de beaux projets naissent… et s’en vont mourir dans les cartons, les uns après les autres (…) Lille vaut mieux que cela. Un stade moderne, bien situé et non perdu dans une lointaine banlieue coûterait, certes, à construire, mais il serait rentable car la foule est conquise de plus en plus par le football ».
Problème résolu… 66 ans plus tard !
Sur le terrain judiciaire, le LOSC est lourdement condamné à indemniser les victimes, et ne s’en sort que grâce au soutien financier de quelques dirigeants, notamment celui d’Henri Jooris (fils).
L’accident entraîne la rénovation du stade Henri-Jooris, et le reste du championnat et la saison suivante se jouent à Jules-Lemaire, l’ancien stade de Fives. Et c’est dans ce stade que Lille reporte le premier titre de champion de France de l’après-guerre.
Le nouveau stade Henri-Jooris, d’une capacité plus grande, est inauguré le 31 août 1947. À cette occasion, le journaliste de L’Équipe, Jacques de Ryswick, écrit : « d’un stade vétuste, [les dirigeants lillois] ont fait une arène moderne et accueillante ». Du coup, en 1947-1948 puis en 1948-1949, Henri-Jooris s’impose comme la résidence du LOSC : il ne se joue que 4 matches sur ces deux saisons à Jules-Lemaire, qui est démoli à partir de 1959. Henri-Jooris, lui, survivra jusqu’en 1975, avant une autre migration. Pas la dernière.
FC Note :
1 Qui donnera son nom à une tribune à Bollaert, « comme un symbole ».
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