Archiver pour janvier 2024
Posté le 17 janvier 2024 - par dbclosc
Une nuit en camion
Depuis ses débuts, le LOSC est visé par les forces du complot. Dès son premier match de championnat, au sortir de la guerre, le club est embarqué dans une drôle d’aventure lors d’un déplacement à Paris. Malgré l’adversité, le LOSC s’impose, mais le message est clair : le chemin vers la gloire sera parsemé d’embûches.
On le sait : le complot contre le football lillois a une généalogie ancienne, puisque c’est en 1899 qu’on trouve les premières traces de sournoises attaques visant à le déstabiliser. 45 ans plus tard, en novembre 1944, il est de nouveau violemment ciblé, au moment où le club prend son appellation actuelle, LOSC. Ce symbole n’a rien d’un hasard…. Retour sur cette affaire.
En septembre 1984, alors que se profile un derby Lille/Lens pour le 40e anniversaire du LOSC, la Voix du Nord publie cette photographie, qualifiée de « document ».
Le quotidien précise qu’il s’agit du premier cliché du nouveau « LOSC », pris en novembre 1944 face à « L’Aubette », un des lieux de rassemblement des joueurs et supporters, rue des Ponts-de-Comines. La grande équipe lilloise, d’abord connue sous le nom d’Olympique Lillois, puis d’Olympique Iris Club Lillois durant la guerre, s’est désormais associé au Sporting Club Fives.
Plus précisément (et la VDN l’indique bien), cette photographie représente l’équipe du Stade Lillois, un nom provisoire qui a été supplanté par l’appellation LOSC quelques jours plus tard.
Si les indications de la Voix du Nord sont vraies, cette photographie date alors du 4 novembre 1944. Les acteurs présents sur cette photographie ne le savent pas encore : leurs prochaines heures vont être dantesques. Mais revenons d’abord sur les quelques mois qui l’ont précédée, avec trois points principaux.
D’abord, depuis quelques mois, le territoire français est progressivement libéré de l’occupation allemande. Si les privations demeurent, un progressif retour des activités d’avant-guerre est désormais raisonnablement envisageable. Parmi celles-ci, le football : même si, hormis une période de suspension de quelques semaines après la mobilisation générale, il ne s’est pas vraiment arrêté, il a été soumis à un régime particulier puisque les championnats se sont déroulés selon des formules diverses et toutes merdiques. La plus connue est celle de la saison 1943/1944 durant laquelle des « équipes fédérales » ont vu le jour.
Ensuite, en faisant abstraction du contexte idéologique, le championnat a eu une importante conséquence pour le football lillois : il a donné corps à la possibilité de regrouper l’Olympique Lillois et le Sporting Club de Fives, une union dont il était déjà question avant-guerre. L’idée est sérieusement envisagée en août 1944, puis est symboliquement scellée en septembre 1944 devant le monument aux morts de l’OL. En dépit de quelques atermoiements jusque fin octobre (du côté de Fives, il resterait quelques opposants, et la presse rapporte que « le chat est dans l’horloge »). Le nouveau groupement est donc nommé Stade Lillois.
Enfin, la saison 1944/1945 peut débuter. Cependant, si Lille a été libérée début septembre, quelques-unes des conditions épouvantables des dernières années demeurent : territoire encore partiellement en guerre, transports chaotiques, pénuries alimentaires, et prise en conscience progressive des dégâts et disparus dus au conflit. C’est pourquoi le championnat 1944/1945 sera encore considéré comme un « championnat de guerre », non comptabilisé dans les palmarès officiels.
Dans ces conditions difficiles, un premier match amical est organisé fin septembre au stade Henri-Jooris, baptisé ainsi durant la guerre, contre une sélection anglaise composée de soldats britanniques. Le 1er octobre, le Stade Lillois retrouve un adversaire plus classique : le Red Star. À Saint-Ouen, les Dogues s’inclinent 2-4, avec deux buts en fin de match encaissés par… Jean Baratte. Comme il l’a fait à quelques reprises avec l’OICL, Lille-Flandre et le LOSC, Jeannot a pris les gants : Julien Darui s’étant cassé l’avant-bras au cours de la seconde période, les Lillois ont terminé la rencontre à 10 et n’ont pas résisté, en dépit des deux buts marqués par Tempowski. Les matches amicaux s’enchaînent tant bien que mal jusqu’à la reprise du championnat, prévue début le 5 novembre. Et nous revoilà donc à la fameuse photographie.
Le Stade Lillois doit débuter son championnat par un déplacement au Parc des Princes pour y affronter le SAP Paris. Le 4 novembre, veille du match, joueurs et dirigeants prennent la pose.
De gauche à droite, y figurent H. Kretzschmar, Sommerlynck, Fudala, Stricanne, Stefaniak, Lechantre, Bigot, (une dame ?) Jadrejak, Baratte, Bihel, Carré, Henno, Devillers, Veroone, Dassonville, deux dirigeants, et l’entraîneur, George Berry. Au centre, une supportrice des Lillois venue leur souhaiter bonne route : la comédienne et chanteuse Line Dariel, célèbre entre autres pour ses sketches en picard. Manquent au moins sur cette photo Roger Vandooren et François Bourbotte, qui étaient sur le terrain à Paris le 5. À l’arrière, l’objet principal de l’affaire qui nous intéresse ici : un camion, parfois appelé « autocar » dans la presse, avec lequel nos Lillois vont voyager, ce qui ressemble déjà en soi à toute une aventure.
Comme on peut l’apercevoir, on est sans doute plus proche du camion que de l’autocar, tel qu’on l’entend aujourd’hui : c’est une espèce de camion cargo tel qu’on en voit plutôt pour le transport de militaires dans ces années-là. En effet, à l’arrière, un bout de jambe et de pied montre qu’on peut s’y asseoir, probablement sur deux rangées qui se font face. Selon la Voix du Nord, ce bel engin roule au gazogène, avec un moteur alimenté au charbon de bois.
Nous sommes samedi 4 après-midi : la délégation est loin de s’imaginer qu’elle n’arrivera à Paris que le lendemain, à 5 heures du matin !
L’enchaînement des faits n’est pas toujours très clair, mais une chose est certaine : en route, le camion est tombé en panne. Alors la délégation lilloise, joueurs et dirigeants, a poussé le camion jusqu’à Paris. La Voix du Nord évoque « une dizaine de kilomètres » à pousser ainsi. France-soir, de son côté, indique que « les Nordistes coulèrent une bielle à Lens », ce qui ne serait pas étonnant quand on connaît la perfidie des lensois qui auraient pu saboter le camion ; mais ce serait tout de même très étonnant que les Lillois aient poussé le camion de Lens à Paris.
Deux hypothèses alors : soit l’information de France-soir n’est pas complète, les Lillois ont effectivement eu une panne du côté de Lens mais ont trouvé un autre moyen de transport par la suite ; soit, en effet, le camion n’est tombé en panne qu’à 10 kilomètres de Paris. Bref, nous voilà le 5 novembre, jour de match, et nos sportifs débarquent à 5 heures du mat’. Mais ce n’est pas fini.
Modèle récent et plus fiable
Fatigués, les Dogues se dirigent péniblement vers leur hôtel. Mais « à la suite d’une erreur » (soit réservation mal prise, soit réservation annulée voyant que les clients n’arrivaient pas), les chambres sont louées… Et vu les conditions dans la capitale dans ce moment post-guerre, impossible de trouver un autre hôtel. Bon ben… on essaiera de dormir dans le camion ! Autant dire que le sommeil, pour ceux qui ont réussir à en trouver, a été fort court, et que cette nuit a plutôt été une nuit blanche.
À 15 heures, les deux équipes se présentent sur la pelouse du Parc des Princes. En plus d’une nuit chahutée, Lille a quelques contrariétés : privé de son gardien Julien Darui, le club aurait pu faire jouer son second gardien, Leporcq (après avoir fait jouer un certain Gokelaere en amical après la blessure de Darui). Mais Leporcq est aussi blessé. Quant à Maxime Desertot, ancien gardien de Fives et de l’équipe fédérale Lille-Flandre, il aurait quitté le club. Le Stade Lillois est donc allé chercher Fudula, un gardien amateur, Polonais de Pont-de-la-Deûle. On peut donc considérer que Lille joue avec son cinquième gardien. Autant dire que la déculottée est possible pour les Dogues même si, sur le papier, ils semblent au-dessus. Ce match marque aussi les débuts de Roger Vandooren avec les Dogues.
Rare photographie du Stade Lillois, le 5 novembre 1944
Debout : Stricanne, F. Bourbotte, Jadrejak, Fudala, Stefaniak, Sommerlynck, Bigot, Berry
Accroupis : R. Vandooren, Baratte, Bihel, Carré, Lechantre
En dépit d’un « voyage mouvementé » (L’Humanité), d’une « nuit passée en camion » (L’Aurore), d’une « nuit sans sommeil » (France Soir), les Lillois s’imposent 2-1. Bihel ouvre la marque, marquant même le premier but du championnat (13e), Lechantre double la mise dans la foulée (16e). Le Parisien Brajon réduit l’écart juste avant la mi-temps (42e). En deuxième période, il ne se passe pas grand chose, seul France-Soir attribuant cela à la fatigue des Lillois. Pour France-Soir, les meilleurs Lillois ont été Bigot, Baratte, Lechantre et Stéfaniak. Mais dans l’Aurore, le constat est sévère : « le Stade Lillois a joué sans cohérence et sans esprit tactique (…) de part et d’autre, il n’y eut aucune combinaison (…) les spectateurs s’assoupissaient ». Mais pour ce match comme pour les autres, la presse souligne la difficulté à reprendre un football cohérent après plusieurs années de formules bousculées, de clubs pillés, et de l’instabilité des effectifs : « le jeu fourni fut d’une pauvreté désespérante » (La France Libre) « monotone désespérant, niveau désolant » (Libération), « les rencontres devinrent soporifiques » (L’Aurore).
Voilà dans quelles circonstances le Stade Lillois remporta sa seule victoire en championnat, puisque, dès la semaine suivante, c’est le LOSC qui écrase Le Havre 9-2. L’appellation Stade Lillois ne satisfaisant personne et ne rendant pas suffisamment hommage à ses glorieux ancêtres, le nom Lille Olympique Sporting Club est adopté le 10 novembre, puis est officialisé à la fin du mois.
Il faut dire aussi qu’apparemment, Stade Lillois était un nom à coucher dehors ; le LOSC, lui, tiendra la route.
La Voix du Nord, 10 novembre 1944



