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Posté le 18 décembre 2022 - par dbclosc
Georges Heylens : « Lille, c’était pas mal, hein ? »
Georges Heylens, ce sont cinq années de la vie du LOSC dans les années 1980. Pas forcément les plus glorieuses, mais de celles qui ont laissé des souvenirs marquants chez les supporters qui les ont vécues. Rencontre avec un morceau d’histoire.
« C’était notre quartier ici, notre rue » : depuis une table de La Tribune, une brasserie populaire du cœur d’Anderlecht, où nous avions rendez-vous, Georges Heylens semble regarder au-dehors avec nostalgie. Juste à côté se trouve la rue de Formanoir, où il avait une boutique d’articles de sports, de 1961 à 2014, qu’a dirigée son fils Stéphane : « on était livreurs de l’équipe d’Anderlecht, et de l’équipe nationale. À l’époque, à Bruxelles, il n’y avait pas de boutique de sports. On a été pionniers là-dessus ».
Les Heylens vivent toujours à Anderlecht, « leur » commune. À quelques dizaines de mètres se trouve le Lotto Park – anciennement stade Constant Van Den Stock – l’antre des « Mauves », où Georges Heylens a réalisé l’entièreté de sa carrière de joueur professionnel, de 1960 à 1973, avec 7 titres de champions de Belgique et trois coupes, glanant au passage 67 sélections avec les Diables Rouges. Les Diables, justement, ont été éliminés la veille de la coupe du monde : « pas de chance » juge-t-il laconiquement. Une élimination au premier tour, comme en 1970 au Mexique, où Georges Heylens était arrière droit de l’équipe nationale : « c’était autre chose, ça n’avait rien à voir avec aujourd’hui… ».
On sent que les souvenirs s’effacent peu à peu, mais Stéphane, « [son] patron, [son] secrétaire » se charge de stimuler la mémoire de son père, désormais 81 ans : « je crois que j’ai eu une belle carrière ». Une carrière notamment passé par le LOSC, de 1984 à 1989.
L’arrivée à Lille
Après avoir été contraint de stopper prématurément sa carrière de footballeur à l’âge de 31 ans en raison d’une blessure à la jambe, Georges Heylens a entraîné l’Union Saint-Gilloise (73-75), Courtrai (75-77), Alost (78-83), puis le petit club de Seraing, qu’il a mené jusqu’à la 5e place du championnat belge en 1984. A cette occasion, il est élu « entraîneur de l’année » en Belgique.
Pendant ce temps, les dirigeants loscistes cherchent un nouvel entraîneur après le départ d’Arnaud Dos Santos. Jean Parisseaux ne souhaite pas quitter la formation des Dogues et, alors que l’on s’attend à la signature du Hongrois Pazmandy, on apprend le 22 juin que le FC Seraing est placé en liquidation judiciaire, et son entraîneur, licencié. Le LOSC saute sur l’occasion et fait signer un contrat d’un an à celui qui a mené si haut ce petit club de la banlieue liégeoise : « on a eu beaucoup d’ennuis financiers à Seraing. J’avais rencontré les dirigeants du LOSC à plusieurs reprises, et la mise en liquidation a tout changé ».
Direction le Nord de la France pour Heylens, alors qu’on le disait sollicité par Lausanne, Benfica et le PSG. Le précède une réputation qui colle bien à la région : travail et rigueur.
Le LOSC des années 1980
« Mes trois premières années à Lille ont été super. Par la suite, on s’est essoufflés. Le LOSC était un club familial. Je n’en garde que des bons souvenirs : Dewailly, Samoy, Parisseaux, Amyot, Robert… Des gens très biens. Sur le plan personnel, j’ai habité La Madeleine la première année, puis le quartier Vauban, et Lambersart. Lille, c’était pas mal, hein ? ».
« Avec moi, ça s’est moins bien passé avec Bernard Gardon. Mais c’est du passé ». On se rappelle en effet les circonstances rocambolesques du départ de Georges Heylens en 1989, dont on peut supposer qu’il avait été fortement « encouragé » par le directeur sportif de l’époque, Bernard Gardon, qui tenait à faire signer Gérard Houiller… qui n’était pas libre.
Sur le terrain, les années 1980 ne sont certainement pas les plus glorieuses du club ; elles oscillent entre le moyen et quelques éclaircies, le temps d’un bon parcours en coupe, ou pour admirer la technique de quelques vedettes « on a tout de même eu de très bons joueurs : Périlleux, Angloma, Lama, Mobati, Pelé, les frères Plancque… Avec ces joueurs-là, je pense qu’on aurait dû mieux faire, au moins atteindre une fois une coupe d’Europe ».
Grimonprez-Jooris n’a en effet que trop rarement vibré durant cette période, hormis, par exemple, lors du retournement de situation contre Bordeaux en coupe en 1985 (1-3 ; 5-1) : « oui mais on se fait éliminer derrière. J’ai davantage de regrets sur notre parcours en coupe en 1987 [Lille est éliminé en quarts par Bordeaux 1-3 ; 2-1]. On n’est pas passés loin de la demi, et le tableau me semblait plus abordable » ; ou lors d’une victoire contre le PSG en janvier 1986 : « le match avait été joué une première fois, et interrompu à 5 minutes de la fin à cause d’un problème d’éclairage. Il y avait 1-1, et on était très contents. Il a fallu tout rejouer ! Luis Fernandez était en colère de rejouer… Et on a gagné 2-0 ! »
« Je me rappelle aussi qu’on avait la possibilité de partir loin, assez longtemps, car il y avait une vraie trêve de quelques semaines en hiver. On est allés au Niger, au Cameroun. On est aussi allés en Guyane, chez Bernard Lama ».
« Il y avait une grande rivalité avec Lens. D’ailleurs, peu après mon arrivée, le quarantième anniversaire du club coïncidait avec la réception des Lensois. On a gagné 2-0 ! Et on a gagné aussi une ou deux fois à Bollaert… Dont une fois 4 à 1. On m’avait dit que Lille n’avait pas gagné là-bas depuis 20 ans »
Les deux entraîneurs nordistes sur RVN, avant le derby de septembre 1984
« J’ai été le premier à ouvrir la filière scandinave au LOSC, avec la venue de Kim Vilfort. Malheureusement, il n’a pas trop réussi à Lille ».
Le duo Desmet/Vandenbergh
« J’ai eu du plaisir à les avoir ces deux-là ! » S’il est bien un duo qui a marqué les années Heylens, c’est celui formé par ses deux compatriotes. Au cours de l’été 1986, les dirigeants du LOSC sont orientés vers la Belgique par leur entraîneur. Signe, dans un premier temps, Filip Desmet, révélation de la saison à Waregem, qui a joué une demi-finale de C2. Puis Heylens s’envole pour le Mexique, cette fois en tant que consultant pour Sports 80 (devenu Sports Magazine). La Belgique se classe quatrième, avec le même Desmet, et Erwin Vandenbergh, meilleur buteur du championnat belge en 1980, 1981 et 1982, et Soulier d’Or 1981.
Peu après la coupe du monde, Vandenbergh signe au LOSC (et Heylens rempile cette fois pour 3 ans) : « Vandenbergh avait été mis sur la liste des transferts par Anderlecht. Je l’ai su… ». La promesse d’une attaque de feu qui, là aussi, n’a finalement brillé que de façon intermittente, comme on l’a évoqué ici ou ici.
« La venue de Desmet et de Vandenbergh a fait venir pas mal de Belges à Grimonprez-Jooris : beaucoup venaient de Moucron, de Courtrai, de Menin, ou de Waregem. Le LOSC a toujours eu des liens privilégiés avec la Belgique ».
Après le LOSC, Georges Heylens a vite rebondi, d’abord au Berschoot puis, entre autres, à Charleroi (où il a retrouvé Desmet, et a participé au Tournoi de Liévin 1992), Malines ou Seraing, avec qui il a participé au fameux « tournoi de Liévin » en 1994. à l’issue de la saison 1993/1994, le petit club liégeois découvre la coupe d’Europe : « on a joué un tour d’UEFA contre le Dynamo Moscou. On a été battus 3-4 à la maison, et on rate un pénalty pour égaliser. Au retour, on gagne 1-0 là-bas. Insuffisant, malheureusement… Roger Lukaku, le père de Romelu, a tiré sur la latte à la dernière minute ! »
Après bien d’autres expériences, en Belgique et ailleurs, Georges Heylens a tiré sa révérence après une dernière pige chez les filles du White Star Fémina (club de Woluwé-Saint-Lambert), en 2015 : « au cours d’une rencontre d’anciens, j’ai rencontré le président du club, qui m’a proposé de m’occuper des féminines deux fois par semaine, de 20h à 22h. Ce sont souvent des étudiantes, donc il faut leur aménager des horaires. J’ai accepté avec plaisir ».
Georges Heylens suit toujours attentivement les performances du LOSC et d’Anderlecht, même s’il se rend de moins en moins au stade « quand les deux clubs se sont affrontés en Ligue des Champions en 2006, on a été invités à Anderlecht par les dirigeants d’Anderlecht, et à Lille par les dirigeants du LOSC. En 2014, Patrick Robert nous a invités pour les 70 ans du LOSC. J’espère qu’on a laissé de bons souvenirs. Saluez bien tout le monde à Lille... »
Merci à Stéphane et Georges Heylens pour leur disponibilité
Une sélection d’articles sur les années Heylens :
1984-1986 : quand le David lillois tyrannisait le Goliath Lensois
Erwin Vandenbergh, la classe belge
Quand Soler et Bureau semaient la terreur. Retour sur 40 jours de feu (1986)
Les succulents Lille-Lens de l’été 1986
La coupe de la Ligue 1986 des Loscistes
1986-1987 : quand le LOSC retrouve l’ambifion
Eté 1987, les premiers pas de Christophe Galtier au LOSC
Le tournoi CIFOOT de l’hiver 1987 : l’histoire d’un quadruple complot contre le LOSC
Le LOSC 1988/1989 : le Robin des Bois de la D1
Comment Gérard Houllier n’a pas signé au LOSC
Santini ouvre l’ère des vaches maigres
Posté le 19 juillet 2020 - par dbclosc
Djezon Boutoille (3/3) : « Le football doit d’abord apporter du plaisir »
Première partie de l’entretien : « Il fallait faire un choix, j’ai choisi le LOSC »
Deuxième partie de l’entretien : « On avait une équipe qui ne renonçait pas »
Tu pars en cours de saison 2003-2004, au mercato hivernal. Qu’est-ce qui a motivé ton départ ?
Après la première année avec Puel, pendant la préparation, il me dit qu’il veut faire confiance aux jeunes. Je n’ai que 27 ans, donc je ne suis pas très vieux. Mais je peux comprendre. C’était une fin de cycle, il fallait redémarrer, et des joueurs de qualité arrivaient en-dessous : Moussilou, Cabaye, Debuchy… Il y a un cycle, c’est normal. Il y a la relève. Moi, quand je suis arrivé, j’en ai fait partir quelques-uns. La manière dont on a échangé a été très correcte. C’était au mois de juillet ; je lui ai dit que c’était un peu tard, parce que j’aurais préféré savoir à la fin du championnat précédent, et pas la reprise. Après, il me dit que si je souhaitais rester, je ferais partie du groupe, et qu’il y aurait pas de souci. Et que si je méritais de jouer, je jouerai. Et ça a été le cas : j’ai encore fait quelques matchs avec lui. Après, j’ai eu l’opportunité de signer deux ans à Amiens. Et comme je voulais davantage de temps de jeu, je me suis dit « pourquoi pas »…
« Je n’aurais pas dû partir du LOSC. C’est mon seul regret »
Comment ça s’est passé à Amiens ?
Je n’ai fait qu’un an et demi à Amiens, je ne m’y suis pas plu. Durant la première année, les six premiers mois se passent super bien avec Denis Troch. La deuxième année, moins avec Alex Dupont. On retrouvait un peu Thierry Froger dans Alex Dupont. Ça s’est dégradé. Il me restait un an de contrat : le président voulait me garder, mais je n’avais plus envie de rester. Ça reste un bon club, mais la mentalité était différente, l’entraîneur aussi. C’était compliqué de passer d’Halilhodzic/Puel à… ça. Donc j’ai préféré rentrer chez moi.
Est-ce que ça veut dire que tu aurais vécu ça dans n’importe quel autre club, parce que ça n’était plus Lille ?
Oui, je pense ! Je pense que je suis parti à contre-cœur parce qu’il fallait que je joue. J’étais un compétiteur, donc avec des difficultés à accepter de moins jouer, à partager mon temps de jeu avec quelqu’un d’autre. L’orgueil fait que je voulais avoir du temps de jeu, parce que c’est ce que j’aime : être sur un terrain. Quelques années après, avec la réflexion, c’est un choix que je regrette d’avoir fait. Je n’aurais pas dû partir. C’est le seul regret que j’ai aujourd’hui, c’est d’être parti. Je ne dénigre pas Amiens, ça reste un club de qualité avec des hommes de qualité et de valeur, mais partout où je serais allé, ça ne se serait pas bien passé. Donc autant rentrer chez soi à Calais, et c’est ce que j’ai fait.
« L’épopée de Calais 2000 a été difficile à digérer »
Tu as participé à la deuxième épopée de Calais et tu as joué avec des joueurs de la première épopée …
On est arrivés en quarts de finale en 2006. On en a fait des tours de Coupe de France ! On médiatise beaucoup à partir des 32èmes, mais il y a les 3ème, 4ème, 5ème, 6ème, 7ème tours … On fait ce quart de finale, et pour en arriver là, on s’en est sortis de justesse face à des équipes de niveau inférieur, grâce à notre gardien. C’est là qu’on voit la qualité du gardien de but, Cédric Schille. Et à l’inverse, on peut faire des exploits. La coupe, c’est vraiment ça, à un moment donné, il n’y a que le résultat qui compte, la manière quelque part on s’en fout un peu. On se fait éliminer par Nantes, 1-0, en fin de match. Le bourreau de Calais, c’est Nantes.
L’année suivante, tu marques contre Lorient, Ligue 1 !
Un doublé ! Contre Troyes ensuite… Il y avait beaucoup de qualité dans le groupe, et beaucoup de joueurs venant des centres de formation de Lille et de Lens. Il y avait Sébastien Pennacchio d’ailleurs.
Tu passes ensuite de l’autre côté, en devenant coach du CRUFC. Comment s’est faite la transition ?
On a d’abord retrouvé le National, avec une structure semi-professionnelle, mais avec un esprit amateur. Mais le club descend, avec des soucis administratifs, une première fois en CFA2. Là, mon ami Pascal Joly, qui est président, me demande de reprendre le club. J’ai 33-34 ans, je n’ai plus les cannes, ça commence à peser. Alors je me dis « pourquoi pas ? ». Et donc je demande à Didier Popieul de m’accompagner et ça marche. Ça démarre comme ça, sur une idée lancée comme ça. Ça s’est mal terminé parce qu’il y a le dépôt de bilan. Les parcours en Coupe de France, pour les clubs amateurs, c’est difficile à gérer. Parce que les clubs n’ont pas forcément les structures adaptées pour gérer les sommes d’argent qui sont gérées par la fédé, comment les gérer sur les joueurs. Les après-Coupe de France sont difficiles à gérer sur l’aspect humain, financier, à Calais mais aussi à Quevilly ou aux Herbiers. Sur l’instant T, c’est vraiment génial sur le plan humain. Mais financièrement c’est compliqué, et Calais l’a payé.
Pourquoi ?
En fait, sur la première année, en National, la présidence change. Le déficit est annoncé à 200 ou 300 000 €. Sauf que quand les nouveaux présidents font un état des lieux des comptes, on se rend compte que le déficit est de 1M€ ! Une SASP doit se créer pour avoir des fonds propres, pour avoir des sponsors privés et non plus vivre sur des fonds publics. Un remboursement est mis en place par l’association, via les moyens donnés par la mairie. Ça dure 8-9 ans. Et quasiment quand le remboursement est terminé, on descend, on est punis par la DNCG, apparemment parce qu’on est négligents dans nos documents. Ils nous enlèvent 11 points en CFA et on est rétrogradés en CFA, puis R3. Parce qu’en fait, les CFA2 sont gérées par les Ligues, et les Ligues ne reconnaissent pas les SASP, elles ne reconnaissent que les associations. Il n’y avait donc aucun moyen juridique de pouvoir se défendre. Donc pour eux, l’équipe première n’existe pas, alors on repart au niveau de l’équipe B, qui était en R3 à l’époque. Et le club dépose le bilan en 2017 plutôt que de payer les 200 ou 300 000 € qui restent. C’est vraiment un problème juridique. C’est dommage parce que c’est une identité qui se perd. C’est aussi Calais 2000 qui se perd à travers ce dépôt de bilan. Malheureusement, le sportif a très peu d’influence sur ça.
« Julien-Denis, c’était l’âme du parcours de 2000, mais aussi l’âme de Calais »
Parce que sportivement, ça s’était plutôt bien passé, avec des montées refusées !
On fait 4 ou 5 ans de CFA2. On est champion la première année, mais on nous interdit de monter parce que ça ne suffit pas de rembourser. La 3e et la 4e année, on se dit qu’on va continuer à payer tout en restant là, et une fois que les comptes redeviennent acceptables (toujours en déficit, mais acceptables pour la fédé), on remonte la 5e année. Donc une 3e fois en 5 ans. On est en CFA. Les deux premières années se passent bien. On termine 4 ou 5e la première année, 5e ou 6e la deuxième. Après, c’est la débandade. Pour les clubs amateurs, c’est compliqué.
C’est à cause de l’exigence du cahier des charges, d’un stade démesuré ?
Les clubs amateurs fonctionnent beaucoup avec les recettes de billetterie ou avec la buvette. C’est un peu de black, mais c’est ce qui permet aussi de les faire vivre. On a quitté le stade Julien-Denis, qui était quand même l’âme du parcours de Calais 2000, mais aussi l’âme de Calais. On part dans un stade qui coûte 30M€, 12 000 places. Vous vous retrouvez à 200 dans un stade de 12 000 places. Vous perdez votre âme. Sur l’aspect financier, à Julien-Denis, vous faisiez entre 1200 et 1500 spectateurs tous les quinze jours. Donc entre la buvette, les entrées à 5€, c’est cette manne financière qui disparaît. Et puis la CFA coûte cher. Les joueurs de CFA, ce sont des joueurs quasiment pro : ils ont des contrats fédéraux. Un contrat fédéral de 1200 € sur la fiche de paie, ça coûte 1800 ou 2000€ pour le club. Les clubs aujourd’hui, pour exister en CFA, ont besoin d’un budget d’environ 1M€. C’est énorme ! Il y a des charges, il y a tout à payer… Les joueurs sont de plus en plus chers, et donc c’est compliqué de continuer à exister. A partir de là, certains vivent au-dessus de leurs moyens pour continuer à exister. Et puis à un moment donné, vous le payez. Il y a de la mauvaise gestion aussi hein ! Mais c’est compliqué pour les clubs de CFA.
« On veut du football qui vit, du mouvement ! »
Et sur ton expérience d’entraîneur : tu as dit à deux reprises durant cet entretien, à propos de Laurent Peyrelade, qu’il avait une « sensibilité jeu ». Toi qui es passé entraîneur, de l’autre côté, qu’est-ce que tu entends par là ?
Quand je parle de sensibilité jeu sur le terrain, c’était être en capacité de jouer juste. Laurent Peyrelade savait se déplacer dans le bon tempo. Même si la méthode nantaise s’est très mal exportée ! Il y en a très peu qui ont réussi ailleurs qu’à Nantes. Aujourd’hui, c’est une compétence qui s’est généralisée au haut niveau : les extérieurs rentrent à l’intérieur. Mais à l’époque, on était assez figés dans notre zone. Laurent avait cette capacité intellectuelle d’analyser très vite la situation et de se déplacer dans le bon tempo. C’était facile de jouer avec lui. Mais pourquoi c’était facile ? On se rendait compte qu’il était constamment en train d’anticiper. Il avait une lecture du jeu qui était au-dessus de la moyenne, et donc il avait une sensibilité jeu avec Nantes qui était poussée à l’extrême. Parfois trop ! La répétition des passes, tout le temps… Lui avait cette capacité à se déplacer en fonction des autres. Il prenait l’information avant de recevoir. Quand j’étais dans une zone, si je la quittais, il allait dedans. Et tout le temps durant lequel je restais dans ma zone, il ne venait pas. À Lille, on n’était pas formés de cette manière-là. Il avait cette sensibilité qui était bien supérieure à celle que nous pouvions avoir.
D’accord ! Et du coup, avec les différents entraîneurs que tu as eus ou les équipiers que tu as côtoyés, ce sont des expériences qui te servent aujourd’hui, ou c’est totalement dépassé ?
Ça sert ! Même si les méthodes ont évolué. On est davantage sur l’aspect du jeu aujourd’hui. Avant, c’était beaucoup plus sur des blocs bas, c’est-à-dire que l’important était d’abord de bien défendre… et ensuite on verra ! Aujourd’hui, c’est « d’abord on attaque bien, et ensuite on verra ». Aujourd’hui, on est contents de gagner un match 5-4. Avant, on voulait 1-0, en se disant que prendre 4 buts était une catastrophe. On aurait travaillé que l’aspect défensif, alors qu’on en avait mis 5 ! Aujourd’hui, tout le monde trouve ça génial ! Les spectateurs sont contents.
La méthode physique est aussi totalement différente ! A l’époque, on vous dit que quand vous jouez le samedi soir, il faut impérativement faire un décrassage le dimanche. Aujourd’hui, on vous dit que ça ne sert à rien. Aller courir le lendemain du match, ça ne sert strictement à rien ! Ça évolue, c’est normal. Il y a quelques années, on était sur le jeu qu’avaient modélisé les Espagnols, un jeu de possession qui pouvait être extrêmement ennuyant. Mais tant qu’on gagnait, on le faisait. Aujourd’hui, on bascule sur du jeu de transition, comme le font Liverpool ou le Real.
Ma carrière de joueur m’a servi pour me construire comme entraîneur. J’ai mes idées, mais les bases viennent de mon vécu. Après, quand vous avez Halilhodzic et Puel, je pense que vous avez de bonnes bases ! Même sur la préparation athlétique, avec Philippe Lambert. Même si chaque année, c’est une remise en cause, parce que le foot va vite et il y a des règles qui n’existaient pas à l’époque et dont il faut tenir compte. Les gens veulent voir des buts, pas des 1-0. On le voit avec René Girard, quand il était à Lille et que le LOSC gagnait 1-0… C’était compliqué. Aujourd’hui, Lille, ça vole, ça court, ça va vite. Les gens se prennent de sympathie. Ça vit car il y a du mouvement ! On veut du football qui vit, pas qui ronronne ! Parce qu’en plus, j’imagine qu’au stade Pierre-Mauroy, ça caille en hiver ! (rires)
Moins qu’au Stadium !
Oui (rires) ! Mais en tout cas, ça m’a servi. J’ai eu la chance d’avoir de bons entraîneurs. Je pense que Vahid aurait mérité d’avoir un parcours plus important que ce qu’il a fait. Il a fait un bon parcours, avec Rennes, le PSG aussi. Mais il aurait mérité d’entraîner un grand club européen, parce qu’il en avait les capacités. C’est aussi une question d’image. Comme il a une image rigide, ça a dû lui desservir.
Aujourd’hui, tu entraînes Gravelines, en R1. Comment se passe ton intersaison et comment as-tu vécu cette saison tronquée ?
C’est comme chez les pros : je travaille pour avoir des accords avec les garçons ! Avec les deux mois de confinement, on a pu avancer extrêmement vite. Tout est bouclé, et on reprend aux alentours du 20 juillet. Donc on œuvre à convaincre les garçons de rester, à les empêcher d’aller dans les clubs à côté, à discuter du projet qu’on a mis en place depuis quelques années, à les convaincre de travailler. Et puis je m’occupe du recrutement, sur la base des besoins qu’on a pu établir durant la saison. Le but n’est pas de ramener 15 joueurs, mais simplement ceux capables de nous apporter une plus-value. Discuter avec ces garçons-là et les convaincre de nous rejoindre et de faire un bout de chemin avec nous. Et ensuite, c’est du classique : la planification de la reprise, des matchs amicaux. Sur les dernières semaines, on aurait préféré jouer que traverser cette période, mais il y aura encore plus de plaisir à se retrouver.
Quelles sont les ambitions pour Gravelines ?
C’est un club qui a connu la N3 il y a 7-8 ans, qui est descendu en R2. Le projet est, en 2-3 ans, de former un groupe de joueurs de qualité. Mais encore une fois, c’est toujours une question de moyens. On est parti sur un projet « jeunes », avec beaucoup de jeunes. Comme à Lille, avec des jeunes issus de la région, voire local… Il en manque toujours un ou deux, mais on essaie toujours d’avoir une identité forte du secteur géographique dans lequel on se trouve. Le projet est d’être ambitieux. C’est ce que je dis à mes garçons : « je peux vous vendre du rêve, vous faire venir chez moi et vous proposer de la merde ». Donc je suis le plus honnête avec eux : on ne sera pas les meilleurs, mais on sera toujours exemplaires. La notion de plaisir est importante, surtout dans le monde amateur : le plaisir en match, le plaisir à l’entraînement. Après ce qu’on a vécu, encore plus ! Il faut profiter, parce que demain on ne sait pas ce qui peut nous tomber dessus. Même si les joueurs commencent à gagner leur vie et que ça peut arrondir les fins de mois. Mais la notion de plaisir doit être la notion numéro 1. Sur un tableau noir, je n’ai jamais perdu un match : donc il y a certes un projet sur le papier, mais le plus important est d’être présent sur le terrain.
Est-ce que tu as gardé des contacts avec des joueurs du LOSC que tu as connus pendant ta carrière ?
Pas vraiment. Le seul avec qui j’ai gardé contact, ça a duré plusieurs années, c’est Jérémy Denquin, quand il jouait à Clermont, et aussi à Feignies. Mais on commence à se retrouver un peu. Je n’aime pas trop les réseaux sociaux mais je commence à m’y mettre. Là, j’ai retrouvé Stéphane Pichot, on a commencé à discuter un peu, ça fait du bien. Chacun balance quelques photos ou vidéos ! Je croisais régulièrement Dagui Bakari quand il était à Lambersart avec ses jeunes. Je croise souvent Greg Wimbée sur Lille. Quand le LOSC a perdu son entraîneur des gardiens il y a quelques mois, j’aurais aimé qu’il soit promu. C’est un mec de qualité, qui a donné beaucoup pour le club, et il est diplômé ! Finalement, il a fait un match et est retourné en réserve.
Ça n’a pas l’air d’être la politique des dirigeants de mettre en valeur les anciens ou ceux qui se sont investis de longue date pour le club.
Non. Quand on voit Pat’ Collot, qui a fait un peu tout au club, ou Jean-Michel Vandamme ! Pascal Cygan a entraîné des jeunes à Lille, avec Stéphane Adam, puis avec Rachid Chihab. Puis le LOSC ne lui a rien proposé. C’est dommage. On est désormais sur un projet qu’a initié Monaco, en prenant des jeunes et en faisant des plus-values. Tout le monde se dit que c’est un moyen de gagner rapidement de l’argent, et beaucoup ! Le jour où ça se casse la gueule, qu’est-ce que tu as ? Le LOSC a toujours été un club formateur, mais en ce moment, ça ne sort pas beaucoup. Le souci qui guette, c’est la perte d’identité.

Un grand merci à Djezon Boutoille pour sa disponibilité et son accueil
Posté le 18 juillet 2020 - par dbclosc
Djezon Boutoille (2/3) : « On avait une équipe qui ne renonçait pas »
Première partie de l’entretien : « Il fallait faire un choix, j’ai choisi le LOSC »
Troisième partie de l’entretien : « Le football doit d’abord apporter du plaisir »
Qu’est-ce qui a changé avec l’arrivée de Vahid Halilhodzic ?
Ça a permis de remettre de l’ordre dans la maison. Et au-delà de Vahid, au-delà des joueurs, il y avait eu une grande importance de la relation entre Pierre Dréossi et Vahid Halilhodzic. Même si leurs relations pouvaient être parfois celles de deux hommes de caractère, je pense que ces deux hommes-là ont apporté énormément de bien à Lille car chacun était extrêmement compétent dans son domaine. Et au-dessus, je n’oublie pas Bernard Lecomte, un homme de grande qualité. Il est arrivé dans les moments les plus compliqués, où je pense que pas grand monde ne voulait prendre la présidence du club. C’était un homme passionné, qui a découvert le foot à travers le LOSC. Il a remis le club sur le bon chemin. Parce que c’est lui qui fait le choix d’Halilhodzic, c’est lui qui va le récupérer ! Il nous en avait parlé un peu avant son arrivée, je m’en rappellerai toujours : on l’avait croisé avant qu’Halilhodzic n’arrive, le dimanche matin au décrassage, il avait parlé à quelques-uns il avait dit « on va enfin marquer des buts ! » si je me souviens bien, « on fait venir un grand attaquant » ! On n’avait jamais trouvé qui arrivait !
Et ensuite, Bernard Lecomte a permis l’arrivée dans de bonnes conditions de Francis Graille et de Luc Dayan. Je n’en garde que des bons souvenirs, sur un plan humain aussi.
« Vahid symbolise le renouveau du club. Il cherchait des hommes de devoir »
Et donc la rencontre avec Vahid s’est passée comment ?
Bien ! Le lundi, quand t’es tout jeune, que t’as 20 ans et que tu vois ce qu’en dit La Voix des Sports, tu te dis « oh, la vache ! ». Et toute compte fait, je le vois et ça se passe super bien. Après, il a un discours tout de suite… pas militaire, mais on voit que ça va être carré. Il a d’emblée des décisions qui sont dures parce qu’à des garçons qui ont été recrutés comme Olivier Pickeu, très vite il va leur dire « trouve-toi quelque chose d’autre, parce que tu ne corresponds pas du tout à ce que je recherche ». Et à l’inverse, des garçons comme moi qui jouaient un peu moins avec Froger, jouent davantage. Du coup, on grandit un peu, on ne se tasse plus. Par contre, qu’est-ce qu’on a souffert… ! Il disait que notre physique n’était pas apte au haut niveau.
Oui, il avait eu notamment des mots assez durs pour toi. Il pointait tes kilos en trop…
Oui, tout de suite il avait été clair, il avait dit « il va falloir perdre du poids, va falloir faire plus, va falloir devenir un vrai professionnel ». Avec ses exigences, on se disait qu’on était loin de ça. Et puis tout compte fait, les choses décollent. Même si la première année a été compliquée parce qu’on n’avait pas un effectif extrêmement grand, qu’on a eu beaucoup de blessés, on a tout de même réussi à terminer quatrièmes, à égalité avec le troisième, au goal-average. Ça a été une nouvelle déception, et Vahid, qui est un sanguin, avait remis sa démission après un match perdu contre Amiens. En dehors du terrain, il était totalement différent. Sur un plan humain, c’est un mec bien, quelqu’un de très proche de ses joueurs, même s’il a un faciès qui parfois peut faire dire qu’il n’est pas drôle. Alors, c’est vrai, il est pas toujours drôle, mais c’est quelqu’un, un peu comme le président Lecomte, ce sont des hommes qui aiment l’Autre, qui ne pensent pas uniquement à eux. Il symbolise le renouveau du club, avec des principes un peu différents, des joueurs moins payés. Quand on va récupérer Dagui Bakari au Mans ou Johnny Ecker à Nîmes, ce ne sont pas forcément des noms très connus, mais on voit ce que ça a apporté. Il cherchait des hommes de devoir.
« Être capitaine m’a fait franchir un cap »
Et tu symbolises aussi bien ce nouvel état d’esprit : justement, Johnny Ecker a déclaré dans une interview qu’il avait été agréablement surpris par l’accueil que tu lui as réservé à Lille. Tu peux nous raconter ?
À Nimes, la saison précédente, il avait voulu me découper. Mais il m’avait raté, et je crois même qu’il s’était fait mal en essayant de m’attraper. Je lui avais dit : « t’es vraiment trop con ! ». Et à la fin du match, ça avait chauffé entre lui et moi, il y avait eu des mots, et c’est vrai que quand il avait signé chez nous, j’ai fait… « ah ! » (rires). Alors je suis allé l’accueillir parce que j’étais capitaine, c’était mon rôle. Il avait défendu ses couleurs, moi je défendais les miennes, et maintenant on avait les mêmes. Et puis pour éviter que ça traîne. Moi, j’avais vécu avec Froger le manque de communication : c’était chacun de son côté, on n’osait pas dire qu’untel ne mettait pas un pied devant l’autre et, au final, ça ne rendait pas service au groupe. L’avantage de ce groupe-là c’est qu’on était capables de tout se dire. S’il fallait dire « ta gueule ! Tu casses les couilles », bon ben c’était « ta gueule ! Tu casses les couilles ! ». Et après on allait boire une bière. On était vraiment en capacité de se dire les choses telles qu’elles étaient. On ne se cachait rien. C’est pour ça que le groupe a bien vécu. On était vraiment devenus une bande de potes. Et sur le terrain, chacun savait ce qu’il avait à faire dans sa zone, chacun se connaissait par cœur. Comme Johnny jouait latéral gauche et que moi, j’étais reparti extérieur droit à un moment donné, il me disait « Djez, quand je la touche comme ça, tu sais que je vais te mettre une longue diagonale ». Les affinités se sont créées très vite parce qu’il y avait beaucoup de communication.
Tu deviens capitaine à l’aube de cette saison 1999/2000. Tu avais déjà des qualités de leadership avant quand t’étais plus jeune ?
Oui, même tout au début quand j’ai démarré, je pouvais dire à un vieux de se bouger, ce qui m’a valu quelques remontrances. Quand ça ne se passait pas bien sur le terrain, je râlais et j’encourageais aussi souvent, je disais les choses, ce sont des choses que j’avais naturellement. Mais je crois qu’Halilhodzic m’a donné le brassard aussi pour me permettre de franchir un cap, car en dehors des terrains, je suis quelqu’un d’assez réservé. Il me disait : « tu vas devoir d’exprimer devant les gens, devant les journalistes, pas uniquement devant le groupe, tu vas devoir prendre des responsabilités différentes ». Et ça consistait aussi à faire le lien entre l’entraîneur et le groupe, donc quand il a annoncé ça, c’était un match contre le Red Star je crois, il me nomme capitaine et demande : « est-ce que quelqu’un est contre ça ? ». Personne n’a rien dit … sauf Pat’ Collot, qui a eu cette réflexion : « ben, il était temps ! », parce qu’il disait que j’incarnais vraiment l’esprit club et les valeurs du club. Ça reste une fierté parce que c’est mon club, mais ça a pas changé grand-chose en moi.
Lille/Louhans-Cuiseaux, août 1999, avec un extrait de la causerie du capitaine lors de l’échauffement
Sur le terrain, cette année-là est exceptionnelle, tu as toi-même marqué 12 buts. Est-ce que tu préfères le but que t’as marqué contre Valence ou celui que t’as mis à Niort ?
Je préfère le but que j’ai mis à Laval ! Parce que c’est le premier match de la saison, parce qu’on gagne 1-0, et parce que sincèrement, je fais vraiment un très bon match. Et ce but, c’était le fruit du travail fait à l’entraînement. Aux entraînements, il y avait toujours la ligne blanche, feinte de frappe pied droit, feinte de frappe pied gauche, donc il avait toujours ces gestes techniques qu’il nous apprenait et la répétition a permis que je marque ce soir-là, grâce à une feinte de frappe. Et le lendemain… je me suis fais pourrir par Halilhodzic ! Je me fais démonter. Je suis sorti à la 80ème ou à la 85ème parce que j’étais carbo, j’en pouvais plus. Le dimanche matin, il vient me voir, et la première chose qu’il me dit c’est « heureusement que tu marques », parce que comme je peux la mettre en première intention … « heureusement que tu marques ! ». Je pensais qu’il allait me dire que c’était un bon match et il me dit « bon, c’est pas trop mal, mais physiquement c’est pas ça. Physiquement, tu vas travailler encore plus que les autres parce que c’est pas possible de sortir à la 80ème ! » (Rires). Je dis « ah merde ! ». C’était toute l’exigence de Vahid, en particulier avec moi, mais ça me faisait plaisir parce que ça me permettait de repousser mes limites et de travailler encore plus.

Le but contre Valence (« quel but contre Valence ! ») à 3’03 ; le but à Laval à 12’55 ; et pour le but à Niort, c’est ici
« On était soudés et solides. Et on avait enfin la réussite »
Comment s’est passée la préparation de l’été 1999 ?
On est allés en Bretagne, à Saint-Cast : c’était la légion étrangère ! C’était dès 6 heures du matin, un truc de fou … De toute façon, quand on est rentrés, nos compagnes ont dû dire « oh non ça c’est pas toi ! » On était tous comme ça (Il mime quelqu’un de fin et affûté). Mais on était dans la continuité de la saison d’avant, même si on restait sur un échec puisqu’on ne monte pas, et tout se passe bien. On récupère des garçons comme Fernando D’Amico, Ted Agasson, et ça prend à une vitesse folle. Après le début de saison est compliqué : on gagne 1-0, 1-0, 1-0, et puis la confiance vient et après c’est parti.
Début de saison « compliqué », mais après 10 journées, c’est 9 victoires et 1 nul !
Oui, mais on gagne les matchs à l’arrache. Je me rappelle Ajaccio1 ou Nîmes2, où on marque à la 88ème, ou Niort où on gagne en fin de match. On gagne sur des fins de matchs parce que physiquement, on est prêts, et puis on est soudés et on est solides. Greg Wimbée fait un début de saison exceptionnel ; Abdel Fahmi qui est arrivé du Maroc, on le connaissait pas, forme avec Pascal Cygan une charnière centrale de qualité. Et la réussite qui nous fuyait les saisons précédentes est désormais avec nous.
À quel moment vous prenez conscience que c’est la bonne saison cette fois ?
Le déclic pour nous, c’est à Toulouse. On va à Toulouse, deuxième, pour la 7e ou 8e journée. Et on bat Toulouse 2-0 chez eux, et là on se dit « ah ouais, quand-même ! ». Et le coach de Toulouse, Alain Giresse, dit « ils sont déjà en Ligue 1 ». Tout nous paraissait facile en fait ! Laurent Peyrelade était bien, devant, avec Dagui. Alors ce n’était pas facile toujours dans le jeu, mais on défendait tellement bien que pour attaquer c’était facile. La plus belle époque pour moi c’est celle-ci. Après, il y a à la Ligue des Champions, mais cette année-là de D2, pour moi, c’est la plus belle. Ah ouais ! Sur le plan humain… parce qu’on perd un peu de monde par la suite.
Le seul regret qu’on a eu à cette époque, c’est qu’on aurait aimé voir cette équipe-là faire quelque chose en coupe…
Je crois que justement on n’était vraiment pas une équipe de coups, on était vraiment sur un vrai championnat où c’est la régularité qui allait faire en sorte qu’on soit dans les trois premiers, et non sur des coups. Sincèrement, nous aussi, on en a quelques fois discuté quand on s’est revus, on s’est dit qu’on aurait bien aimé faire un parcours de coupe, parce que une Ligue 1, avec cette équipe-là si on la joue à domicile, oui je crois qu’on aurait pu faire chier beaucoup de monde.
Et cette année-là, tu vois de quel œil ce qui se passe à Calais, qui va en finale ?
Déjà, on se fait tordre … Aux penaltys, avec une tempête ! Je les suis de loin au début, parce que je me rappelle on les joue un peu après la reprise en janvier, trois jours après on a un match hyper-important contre Louhans-Cuiseaux, et après on fait le derby contre Wasquehal. En plus quand on les joue, Halilhodzic qui est malade et n’est pas présent. Et puis après, on s’intéresse de plus en plus à leur aventure, leur épopée. Quand ils sont arrivés en quart de finale contre Strasbourg, on se dit « ils sont en capacité de le faire » : ils gagnent logiquement ! La demi-finale, on se dit bon, ça reste Bordeaux mais encore là le score est quasi logique ; et la finale, ils ne méritent pas forcément de la perdre ! Au départ, j’ai suivi ça de loin puis, comme un vrai supporter, au fur et à mesure que les tours passent, un peu comme tout le monde, on se prend au jeu, ils vont peut-être aller au bout ? Non, c’est trop gros ! Mais si quand-même ! Ils le font et chaque obstacle qui est mis qui est un peu plus haut, ils sont en capacité de le franchir. Après, quand on connaît les gars, parce que j’ai joué avec certains d’entre eux, on n’est pas surpris parce que c’est aussi une bonne bande de copains. Des joueurs de qualité, mais des joueurs énormément issus de la région, avec des valeurs communes, et puis ils ont un déclic, ils le disent : ils nous éliminent en 32e et puis après c’est parti.
« Collectivement, notre équipe formait une belle partition »
Retour du LOSC en D1. On est impressionnés par la saison en D2, mais on se dit que la saison en D1 va être compliquée il n’y a pas de grand nom qui est recruté : Mikkel Beck qu’on ne connaît pas, Sylvain N’Diaye et Stéphane Pichot qui viennent de D2, et Christophe Pignol est le seul joueur confirmé. Et finalement, dès le premier match contre Monaco, il y a une belle qualité de jeu !
Quand on regarde, l’équipe est quasiment la même qu’en Division 2. Nos matches amicaux n’ont pas été bons, on prend que des tôles. Et là, on se dit « oh la vache, on a explosé … ». Mais Philippe Lambert, nous dit « non, vous allez voir, vous serez prêts ». Et donc on rencontre Monaco champion de France de D2 contre celui de D1. Giuly marque le premier but, et l’anecdote de ce match-là, c’est que la veille, je me fais aussi virer de l’entraînement ! Parce qu’en fait, je devais prendre Gallardo au marquage individuel.
Gallardo ?
Moi je joue attaquant, je devais jouer derrière Beck. Et Monaco avait une qualité : c’était de jouer les coups-francs extrêmement rapidement, c’est-à-dire que Gallardo donnait immédiatement. Donc, Halilhodzic m’avait dit : « dès qu’il y a un coup-franc, tu prends le ballon, tu te mets devant Gallardo très vite en individuel », et je dis « Mais, il est à l’opposé de moi !? ». Il répond « Je m’en fous ». Et donc, on avait travaillé comme ça la veille de match, et c’était Pat’ Collot qui faisait Gallardo. Et à un moment, on fait un jeu du stop-ball, on perd un ballon, et c’est Patrick Collot qui marque de l’autre côté. Et là, je me fais pourrir. Je dis : « mais enfin, je peux pas attaquer d’un côté et défendre alors qu’il est dans la zone totalement opposée à la mienne ? ». Et il m’a dit : « ah, tu veux pas défendre ? Tu veux pas défendre ? Allez, hop, tu dégages ! ». Et je me fais virer de l’entraînement. Et le lendemain, à la causerie, il m’a dit « non, c’est pas toi qui le prendra, c’est Fernando D’Amico » ! On était sereins parce que de là où on venait, on ne pouvait pas avoir de peurs, et on était sûrs de nos valeurs. On avait des joueurs de qualité, par exemple Bruno Cheyrou, Beck c’est quand-même un joueur fin, un international danois qui vient d’arriver, Sylvain N’Diaye sur l’aspect technique, et on savait qu’on avait des garçons à côté qui étaient en capacité de faire les efforts. Après c’était un premier match, c’était une belle fête, il faisait super beau, c’était le champion de France, donc on n’avait rien à perdre. On fait 1-1. Je fais la passe à Bruno Cheyrou qui marque.
C’est vrai qu’on avait fêté ce match nul quasiment comme une victoire.
Et puis, il y a eu le match contre Strasbourg. Lors de la première journée, Strasbourg avait joué au PSG. Et leur entraîneur, Claude Le Roy, avait déclaré que, malgré la défaite, ils avaient fait un super match. Et il déclare dans la presse que s’ils reproduisaient le même match que contre le PSG, ça serait une formalité contre nous. On en avait peut-être pas besoin, mais Halilhodzic s’est servi de ça : lors de la causerie, il nous a affiché la coupure de presse en surlignant en orange les propos ! On leur a mis 4-0.
Et ils sont descendus.
Et ils sont descendus. En gagnant la coupe. Et ils avaient une sacrée équipe. Voilà, ça fait partie de tous les petits détails qui font qu’on peut jouer sur ça, mais une fois encore, on avait fait une pré-saison qui, sur le plan athlétique, avait été très exigeante. On formait une équipe qui défendait bien, qui n’attaquait pas forcément très bien, mais qui collectivement était vraiment une belle partition, ce qui nous permettait, sur le plan athlétique, d’être mieux que les autres parce que comme on défendait très bien, on dépensait beaucoup moins d’énergie. Et c’est vrai qu’on a gagné beaucoup de fois en fin de rencontre, comme on travaillait super bien avec Philippe Lambert, ça nous permettait en fin de match de gagner.
« Les résultats sont là, le public nous soutient : on sent que ça bascule »
Avec ceux qui ont connu le LOSC de la saison 96/97, à aucun moment vous vous dites que ça pourrait recommencer ?
On a tout de même conscience de nos qualités, et aussi de la valeur collective de l’équipe. On se dit qu’on n’a pas pu survoler le championnat de D2 comme ça, et demain on repart avec les valeurs qu’on a et il ne faut pas les oublier. On se sert du passé et, avec les supporters, on sent qu’il y a quelque chose sur l’année de D2 qui a pris. On sent que les gens commencent un peu à se reconnaître dans l’équipe, dans les valeurs de générosité, Halilhodzic fait aussi le lien avec le public parce que les gens l’aiment bien, et donc, à travers lui, ils sont moins exigeants avec nous. Ils nous pardonnent plus de choses que par le passé. On sent vraiment qu’il y a une bascule qui est en train de se faire. Et on se dit qu’on ne veut pas repartir dans les années galères. Et parmi ceux qui sont là aujourd’hui, il y en a très peu qui l’ont connu, et ils ont une fraîcheur qui nous dit « on y va, on est le plus ambitieux possible » et, encore une fois, tout se passe bien. Lors de la préparation, on récupère Steph Pichot, on retourne à Saint-Cast. Pendant le stage, sur les repas, sur les petites fêtes qu’on peut se faire ensemble, c’est des choses qu’on se dit, maintenant qu’on y est, on a galéré pendant un an pour y être, on va pas repartir ! Il y avait cette cohésion qui faisait que l’on n’avait pas envie de redescendre en D2. Et on est comme tout le monde : on regarde les journaux. Tu regardes L’Equipe, tu regardes France Football, on t’annonce ceux qui vont redescendre, ceux qui vont faire l’ascenseur, et on se dit « tu vas voir si on va redescendre ». On sait que ça va être compliqué, on s’y prépare, mais dans nos têtes on a la conviction de vouloir aller le plus haut possible, avec nos valeurs, avec ce qu’on est capables de faire.
On a beaucoup de souvenirs marquants de cette saison-là, et notamment les deux matches contre Lens (ici et ici). Lens avait été champion en 1998, puis avait été demi-finaliste de coupe UEFA quelques mois avant qu’on les retrouve à Grimonprez. On se sentait là encore bien petits face à eux, et finalement, ça tourne cette fois en notre faveur.
Oui, c’était en septembre. Il y avait une belle équipe en face, avec Bejbl, Pierre-Fanfan… Sincèrement, c’était des équipes qui ne nous faisaient pas peur. Il y avait toujours le discours d’avant-match marqué par « on ne regrette rien », « pas de regrets à la fin ». C’est à notre image, c’est-à-dire qu’on ne renonce pas. Greg nous maintient à 1-0, il laisse l’équipe en vie en sortant une balle de Sibierski, et il laisse l’opportunité de pouvoir revenir. Je crois qu’au départ, c’est sur une touche, il y a une déviation dans la surface et Dagui égalise. Et après c’est parti : dans la foulée, ils prennent un rouge : je me rappelle que l’arbitre était Gilles Veissière. Ce sont quelques minutes de folie durant lesquelles on va marquer le deuxième.
Courbis avait dit, en gros, « le nul est mérité, mais la défaite c’est peut-être un peu dur ». En fait, on a revu le match récemment : le match est assez équilibré, et à partir de la 70ème, c’est incroyable comme tout le monde part à l’abordage. Lens ne passe plus ses trente derniers mètres. Et même après l’égalisation, on voit Cygan qui fait les touches hyper-rapidement pour aller mettre le deuxième et il nous semble que rien qu’au niveau de cet état d’esprit, la victoire est largement méritée.
C’est ce qui nous correspond. On n’a jamais survolé des matchs, on n’a jamais dominé de la 1e à la 90e, ça a jamais été facile pour nous, mais on le savait. On savait que, sur le papier, on était inférieurs aux équipes adverses. Il fallait bien qu’on compense par quelque chose. On se disait qu’on n’avait pas le droit de renoncer, et on verrait bien où ça nous mènerait. Et ça nous a quand même menés assez haut. C’était vraiment ce discours-là, on sait qu’on a moins de qualités que les autres, donc il faut donner plus, faire plus, et après on verra où ça nous mène. Et ça a fonctionné. On savait que dans la difficulté, on savait faire face, ce qui nous a permis de faire de bons résultats et d’engranger de la confiance et ça a permis aussi à certains de se révéler : Pascal Cygan, Bruno Cheyrou, qui ont pu se révéler à travers le collectif.
On termine aussi sur un coup de chance car Sakho frappe le poteau à la 95e…
Les lensois frappent le poteau ? Je ne m’en rappelle même pas ! J’avais revu les deux buts récemment et je me souvenais bien de ce match-là. Il y avait deux matchs de Lens qui m’avaient marqué, c’est celui-là et quelques années avant on les avait aussi battus 2-1, avec le doublé de Patrick Collot.
« Quand les Lensois ont fait un tour d’honneur avant le match, on s’est dits : ‘c’est pas possible !’ »
Au match retour en février, le LOSC se rend à Bollaert en leader !
À l’aller, on n’avait pas trop discuté avec les anciens sur le passif entre les deux clubs. En revanche, avant le retour, on se souvenait, pour ceux qui étaient là à l’époque, de cette fameuse banderole avec le cercueil dans les tribunes du stade Bollaert. C’était en 1997, on avait perdu 1-0, et cette défaite nous envoyait quasiment en D2. Encore aujourd’hui, j’ai l’impression de toujours voir cette grande banderole. Et nous, on l’avait un peu en travers ! Et donc ce soir-là à Lens, le match passait sur Canal + un dimanche soir, et pendant l’échauffement, les Lensois font un tour d’honneur3 ! On est à l’échauffement et ils font le tour. Nous, on s’est dit « c’est pas possible ! ». On était là, on s’échauffait, ils sont passés devant nous, on était fous ! Ils ont failli déclencher une bagarre ! C’était chaud ! Avec des insultes, c’est parti ! Ah, tu fais pas un tour d’honneur avant le match, c’est le derby (rires) ! On était déjà remontés comme des pendules donc il en fallait pas plus, il en fallait pas plus ! Il faut être maso pour faire ça ! Et on était en effet leader, mais comme on jouait le dimanche soir, Nantes était repassé devant la veille, avec un match en plus. Et le speaker annonce « Nantes leader ». Bon… Mais rien que le fait qu’ils fassent un petit tour d’honneur comme ça, on s‘est dit « c’est pas possible ! ». Et on gagne 1-0.
« C’est pas possible M. Sikora ! »
Et tu es passeur décisif !
Oui, je pique la balle à Pierre-Fanfan, je veux la mettre à Pat’ Collot et c’est Rool qui marque un super but ! C’était un match compliqué, fermé. On sentait qu’on maîtrisait le match, mais on n’avait pas beaucoup d’opportunités. Encore une fois, on était capables de gagner 1-0 à l’extérieur sans être exceptionnels, mais solides.
Ensuite, tu rates la fin de saison parce que tu es blessé, tu commences à être très embêté par des blessures récurrentes.
Oui, blessure à la cheville, je me fais opérer et je rate les cinq-six derniers matchs. On n’avait pas le choix et c’était aussi pour repartir sur de bonnes bases pour la saison d’après, mais l’opération se passe pas forcément bien et après je suis toujours emmerdé, même sur la saison suivante. Après, c’est comme ça.
Parlons coupe d’Europe : il y a bien sûr cette fameuse confrontation aller et retour contre Parme.
Avec Johnny Ecker ! Je suis sûr que s’il le retire aujourd’hui, ça part dans la tribune ! On a une part de réussite car un coup-franc de 35 mètres comme ça… Les Italiens ne sont pas prêts, ils reprenaient plus tard que nous, ils avaient une préparation totalement différente, bien plus lourde. Au match aller, ils avancent pas, ils sont en difficulté ! Quinze jours après, par contre, on souffre le martyr. Sensini qui n’avançait plus, il va plus vite qu’Usain Bolt. En quinze jours de temps, ils ont énormément progressé, ils ont récupéré de la fraîcheur, et leurs internationaux sont au niveau.
« Au retour contre Parme, cette fois on avait quelque chose à perdre »
Et sur l’aspect plus mental, comment a été faite la préparation de ce match retour ?
On a passé quelques jours à l’Hôtel Alliance, à côté du stade, qui est là en plein cagnard, il n’y a pas de clim’… Le jour du match, on est tous blancs comme la feuille alors que d’habitude, la pression extérieure ou du match, elle n’a pas beaucoup d’influence sur nous parce qu’on se dit « de là où on vient, on n’a rien à perdre ». Mais là, ça passe pas. Là, ce discours-là, « on n’a rien à y perdre », ne tenait plus après avoir gagné 2-0 à l’aller. On avait quelque chose à perdre ! Les jours d’avant à l’entraînement, on n’est pas très bons, on sent qu’il y a beaucoup de nervosité et de tensions, alors que depuis quelques années, c’est ce qui fait notre force, on est capable de faire abstraction de tout ça. Au-delà, c’est une période compliquée pour nous aussi parce que Christophe Pignol est gravement malade, il a une leucémie. Le groupe l’apprend quelques semaines avant, et même si on se dit « il faut le faire pour lui », ça reste marquant, parce qu’il y a des doutes : est-ce que notre ami va vivre ? On fait une première mi-temps correcte, ils marquent le but et après, à la mi-temps, on ne sait plus quoi faire. Est-ce qu’on attaque ? Est-ce qu’on défend ? Et puis Greg Wimbée fait des miracles en fin de match. Un grand gardien ! À l’aller il n’a pas grand-chose à faire, au retour, ce qu’il a à faire, il le fait superbement bien, ce qui permet au club de rentrer dans un univers qu’il n’avait jamais connu, celui de la Ligue des Champions.
Et comment tu vis les débuts en Ligue des Champions à Manchester ? Là pour le coup, on a l’impression qu’il y a moins de pression que contre Parme.
Oui, parce que là, on y est. On est en phase de poules, et de nouveau on est les « petits ». En plus tout le monde nous dit qu’on ne va pas prendre un point, je m’en rappelle hein, certains commentateurs radios disaient qu’il aurait peut-être fallu laisser Bordeaux jouer la Ligue des Champions et pas nous. Et on se dit encore une fois qu’on va pas passer pour des guignols et on va y aller. À Manchester on perd 1-0 sur un but de Beckham en fin de match. Et puis on prend quand même 6 ou 7 points, et ça se passe bien.
Vous n’êtes jamais ridicules.
Ah non ! On fait 1-1 chez nous contre Manchester, pareil contre La Corogne, on bat Olympiakos chez nous 3-1. Donc on a 6-7 points et on est reversés en coupe UEFA. C’est bien ! C’est des moments magiques, ça reste gravé. C’est la finalité d’une génération qui est là depuis 3-4 ans, parce qu’après ça, tout le monde quitte un peu le club, mais c’est la finalité d’une génération qui pendant 3-4 ans a vécu ensemble des choses exceptionnelles.
« On poussait notre curseur dans chaque domaine »
Tu disais, et c’est l’image que vous renvoyez, que sur le papier vous étiez moins bons, quand vous arrivez en D1, idem en En Ligue de champions. Mais on a jamais eu l’impression de voir une équipe qui était en dessous. On peut se dire qu’au départ les adversaires peuvent se laisser surprendre, mais finalement quand le temps passe et qu’on voit que le LOSC fait quelque chose malgré l’absence de grands noms, on se dit qu’il y avait vraiment de la qualité.
Je pense que le niveau moyen était bon. On avait de belles doublettes : prenons la charnière centrale Fahmi/Cygan, c’était une doublette de qualité ; la mienne avec Stéphane Pichot fonctionnait aussi à merveille ; de l’autre côté avec Johnny Ecker aussi avec Bruno Cheyou ; au milieu avec D’Amico et N’Diaye, on en a un qui court comme un chien et l’autre qui a un aspect technique de qualité, c’est deux joueurs complémentaires ; et offensivement, avec Dagui et Laurent Peyrelade, Dagui sur le plan athlétique c’est extrêmement puissant, et Lolo qui est passé par Nantes avec Suaudeau, qui dans le déplacement, dans la sensibilité jeu apportait aussi énormément à Dagui ; et puis Greg Wimbée, c’était Jésus ! Donc on avait vraiment des doublettes bonnes partout, c’est ce qui a fait qu’on a su mettre tout ça au service du collectif. Après, on avait des joueurs qui étaient au-dessus comme Bruno Cheyrou qui était capable de marquer des buts ou Pascal Cygan, présent défensivement. On avait surtout des joueurs qui avaient faim, donc on compensait par un peu plus de générosité, un peu plus de courses, un peu plus d’agressivité, on poussait notre curseur dans chaque domaine, ce qui nous permettait de pouvoir compenser, c’est pour ça qu’on se retrouvait au même niveau que les autres. Quand t’es au même niveau que les autres et que tu arrives à hausser ton niveau de jeu, et qu’en plus, sur le plan athlétique t’es en capacité de pouvoir répéter 4, 5, 6 voire 7 courses de plus que ton adversaire sur un match, ça peut paraître peu de se dire « tiens, je suis capable de faire 7 courses de 30 mètres de plus que lui », mais sur 90 minutes, c’est énorme, surtout quand ça arrive en fin de match, comme contre Lens. À un moment où ils ne sont plus en capacité de faire des efforts supplémentaires, nous on peut faire encore quelques courses.
On avait calculé qu’avec Vahid, en championnat, un quart des buts ont été marqués au-delà de la 80e minute.
Ça correspond à ce qu’on disait tout à l’heure : être au top sur le plan athlétique et ne jamais rien lâcher. Se dire « allez, on va au bout quoi », et ne pas se satisfaire de mener 1-0, d’être à 1-1, on voulait tout le temps gagner, peu importe l’équipe contre laquelle on jouait. On abordait les matches en se disant qu’on voulait d’abord être solides. Et on avait conscience aussi que les autres équipes disaient « ils sont durs à jouer, ils sont difficiles à bouger, ça défend bien » : à un moment donné, on l’entend et ça nous renforce dans nos convictions et notre identité. Et après on jouait quasiment tout le temps de face, on se projetait énormément vers l’avant. Là où Halilhodzic a été très fort, c’est qu’il a exploité les qualités de chacun.
Lille/Bordeaux, janvier 2002 (2-2) : le dernier but de Djezon en L1 sur France Bleu Nord
Lorsque Vahid Halilhodzic s’en va en 2002, beaucoup de joueurs partent, et toi tu restes, encore une fois. Est-ce que tu te poses des questions ? Comment tu vois arriver Puel ?
Il y a aussi le départ de Dréossi. En termes de repères pour nous, les anciens, même si on n’est pas très vieux, on a 26-27 ans, mais c’est une méthode différente. On découvre un entraîneur, avec des méthodes différentes d’Halilhodzic, on découvre un homme aussi. Le discours est bien. C’est le même homme qu’Halilhodzic, avec des méthodes différentes. On sent un homme ambitieux. Tout est carré, tout est professionnel. On ne retombe pas dans les travers de quelques années auparavant avec certains. On est dans l’exigence, le club reste avec un entraîneur de haut niveau. C’est quelqu’un qui veut s’appuyer durant la première année sur l’effectif qui est déjà là. Lui nous dit qu’il découvre un club donc il n’a pas envie de tout changer. Les choses se passent bien, même si ses débuts sont compliqués car c’est un changement de méthode. Sur le plan tactique, il y a aussi des choses à revoir.
Après moi, avec ma blessure, c’est plus compliqué en termes de temps de jeu, mais dans les rapports humains ça se passe bien.
« Avec Claude Puel, il fallait réapprendre »
Tu gardes quel souvenir du déplacement à Bistrita en coupe Intertoto, le premier match officiel de la saison 2002/2003 ?
C’était horrible ! Il faisait 40°C là-bas en Roumanie. C’était un match bizarre. Mais bon, c’était le début d’une campagne européenne aussi ! On était partis 2 ou 3 jours là-bas, il faisait une chaleur incroyable. Le principal était de gagner, de passer ce tour-là et d’aller le plus loin possible. C’est un bon souvenir parce qu’on gagne, et je marque de la tête, mais en dehors de ça, c’était pas facile !
C’est la première fois que vous étiez favoris en Coupe d’Europe.
Oui, parce qu’on sortait d’une saison de qualité en Ligue des Champions, Coupe UEFA et aussi en championnat ! En Europe, les gens commençaient à regarder un peu et se dire « tiens… ». Mais bon, ça ne nous dérangeait pas, parce que ça restait des équipes qui étaient aussi à notre portée, donc on savait très bien qu’en allant là-bas, on était favoris et il fallait s’imposer.
La saison est quand même compliquée. Ça commence par deux défaites 0-3 à domicile. Il y a peut-être la nostalgie des « années Vahid », mais le public est clairement contre Puel, sur la première saison et sur le début de la 2e saison. Seydoux, qui vient de devenir président, ne lâche pas Puel alors que les résultats ne sont pas bons. Comment le groupe tient dans ces cas-là ?
Le groupe ne l’a pas lâché, parce qu’on a un groupe de valeur. Le noyau reste là, et puis avec lui ça se passe bien ! C’est pas comme avec Froger. Même s’il discute moins qu’avec Halilhodzic, il y a moins de rapports, c’est différent. Mais tout est cohérent : les entraînements sont de qualité, les matchs sont de qualité. Donc il n’y a aucune raison de lâcher. Je crois qu’au premier match, on perd 3-0 contre Bordeaux chez nous. Je pense qu’il y a un relâchement, parce que la méthode de travail pendant 3-4 ans a été extrêmement exigeante sur l’aspect athlétique et mental, ce qui fait qu’à un moment donné, on est à la recherche d’un second souffle. Et ça prend du temps. Et aussi, il faut se remettre à une méthode totalement différente. Avec Halilhodzic, sur les phases de pressing, on devait surtout repousser l’adversaire, le renvoyer chez lui systématiquement. Avec Puel, il fallait récupérer le ballon le plus rapidement possible. Il fallait réapprendre à récupérer. Les interventions, les schémas étaient totalement différents sur l’aspect tactique, sur le pressing. Pendant 4 ans, on ne vous sort pas de votre cadre, on a un schéma bien défini. Il faut du temps pour changer ça, et ça a mis quasiment 1 an et demi, deux ans. Et après, on a connu la suite : On est derrière lui, parce que c’est un homme de qualité et qu’il ne mérite pas qu’on le lâche. On se sentait aussi responsables, parce qu’on sentait que notre niveau individuel et collectif avait baissé. Se prendre 3-0 et 3-0 à domicile, je pense que ça ne nous est jamais arrivés avec Vahid. Donc il y avait une remise en cause à faire de notre part. On n’était plus au niveau auquel on avait pu être les précédentes saisons.
Même si le groupe le soutient, Claude Puel a tout de même été sur le fil à un moment ?
Je crois que le tournant est à Rennes, où on va sur la deuxième année. On fait 2-2. Je pense que si on n’avait pas fait ce résultat, ça aurait été compliqué pour lui. On fait 2-2 alors que Rennes est à 9 : Piquionne se fait expulser à la mi-temps, il s’était battu dans la tribune avec un mec. Et c’est un miracle s’il font 2-2. Dans les buts, c’était Petr Cech. Il fait des miracles !
Ah oui, c’est Vladimir Manchev qui avait marqué les deux buts. Quel souvenir tu en as ?
C’était un buteur ! Il allait vite. Mais à l’entraînement, il n’en foutait pas une ! Il ne parlait pas beaucoup français, alors qu’aujourd’hui les joueurs étrangers sont quasiment obligés de le faire. Mais c’était un bon mec, tout comme Becanovic. Bien plus de qualités que Hector Tapia, qui est arrivé par la suite. Lui, on ne savait pas s’il était gaucher ou droitier.
C’est positif ou négatif de dire ça ?
Positif ! Il avait deux grands pieds ! On a vu aussi Nicolas Bonnal. Ce sont des joueurs qui ont fait 1 an, 2 ans… Ils étaient de passage. Dagui était parti à Lens, Peyrelade à Sedan, et Fernando D’Amico, je n’ai jamais compris, au Mans. Le club cherchait à remplacer ceux qui étaient partis. Il fallait reconstruire quelque chose, et on a connu quelque chose de tellement grand avec Halilhodzic…
Notes :
1 Granon ouvre le score pour Ajaccio (66è), Boutoille égalise (69è) puis donne l’avantage au LOSC (72è). Ajaccio égalise par Faderne (86è), mais Landrin (88è) et Peyrelade (90è) donnent la victoire au LOSC ; contre Châteauroux la journée suivante, Lille perd par 2 à 1 à un peu plus de cinq minutes du terme, mais Agasson égalise (85è) avant que Boutoille ne donne la victoire aux Lillois (90è).
2 Le LOSC s’impose 1-0 grâce à un but sur coup-franc indirect (très contesté par les Nîmois) à la 88e. On en a parlé ici.
3 Mal en point au classement avant ce match (13e sur 18), les joueurs du RC Lens ont tenté de « chauffer » leur public par un tour du stade avant l’entraînement. Les caméras de Canal + ont montré qu’en passant devant le parcage lillois, Cyril Rool a adressé un bras d’honneur. Roland Courbis, sur la sellette, avait pour la première fois titularisé Mathieu Bûcher, un jeune attaquant issu de la formation lensoise, histoire de jouer sur la fibre locale durant le derby. Bref, Courbis jouait ses dernières cartouches, et il a d’ailleurs été limogé 3 jours plus tard après une nouvelle défaite à Strasbourg.
Posté le 17 juillet 2020 - par dbclosc
Djezon Boutoille (1/3) : « Il fallait faire un choix, j’ai choisi le LOSC »
Djezon Boutoille : l’évocation de ce nom évoque bien des souvenirs pour celles et ceux qui ont connu l’époque au cours de laquelle Djezon a joué avec l’équipe première du LOSC (1993-2004). Et on peut supposer que celles et ceux qui ne l’ont pas connu « en vrai » ont forcément entendu parler de lui : non seulement pour l’excellent joueur qu’il a été, produit de la formation lilloise après avoir fait ses débuts dans son Calaisis natal, mais aussi pour l’image tellement sympathique que l’homme a renvoyé durant son passage au LOSC. Il y a quelques années, nous écrivions que Djezon Boutoille avait incarné le LOSC, sa trajectoire personnelle se confondant souvent avec celle du club : des débuts prometteurs qui laissaient entrevoir l’espoir que le club retrouverait un jour son lustre d’antan ; la descente en D2 et ce soir de septembre 1998 à Beauvais où le LOSC, comme Djezon, se sont retrouvés bien bas ; la renaissance progressive sous les ordres d’Halilhodzic jusqu’à des sommets inespérés à une période où il était devenu le capitaine d’une inoubliable aventure collective ; et enfin, le temps des doutes quand il fallut quitter le club, au moment même où le LOSC cherchait à digérer sa croissance presque trop rapide, et qu’il fallait reconstruire avec Claude Puel, pour de nouveaux horizons. C’est plus personnel, mais Djezon Boutoille, du fait de sa longévité au club, est aussi probablement le joueur sur qui on projette le plus nos souvenirs footballistiques d’enfance et d’adolescence.
C’est donc ravis qu’il ait répondu favorablement à notre sollicitation et avec une certaine émotion que nous l’avons retrouvé, et avons donc poursuivi notre série d’entretiens après être allés à la rencontre de Fernando D’Amico, Grégory Wimbée, Arnaud Duncker, Joël Dolignon, Roger Hitoto et Patrick Collot (partie 1 et partie 2).
Au regard de la longueur et de la richesse des propos de Djezon, nous publierons les échanges en trois parties qui, dans un ordre chronologique, forment trois grandes thématiques abordées durant l’entretien.
La première partie ci-dessous s’intéresse aux débuts de Djezon Boutoille : son enfance à Calais au quartier Beau-Marais, les premiers pas footballistiques, le CRUFC, l’arrivée au centre de formation du LOSC, les premiers pas en D1, l’équipe de France Espoirs, la vie d’un LOSC en difficulté, la descente en D2, et la première année en D2 avec Thierry Froger. Dans cette partie (donc en gros : 1975-1998), Djezon parle souvent au pluriel, associant à son propos ses copains « du quartier » et du centre de formation. Au-delà de la toile de fond, qui rappelle à quel point la cohérence d’un projet sportif et la solidarité d’un groupe sont fondamentales dans la réussite d’un club, on a la confirmation de l’attachement de Djezon Boutoille au LOSC : à certains moments-clés de sa carrière, le « choix du club » s’est imposé presque naturellement.
La deuxième partie se concentre sur une des périodes dorées du LOSC, qui correspond grosso modo à la présence de Vahid Halilhodzic. Djezon y souligne également l’importance de la collaboration entre Vahid, Pierre Dréossi et Bernard Lecomte pour remettre le club sur les bons rails. Promu capitaine, Djezon est à la tête d’un groupe qui file de la D2 à la Ligue des champions en quelques mois : il insiste sur la rigueur instaurée par Halilhodzic, et sur l’adhésion des joueurs à ces exigences. Cette partie est l’occasion de revenir sur quelques matches-phares, comme les confrontations contre Lens ou Parme. Nous avons également intégré dans cette partie l’année et demi avec Claude Puel, pour qui Djezon garde une grande estime.
Enfin, la troisième partie permet d’aborder des considérations plus générales sur le football et ses évolutions. Y revient souvent le terme de « plaisir », que Djezon a manifestement perdu en quittant « son » LOSC pour Amiens, l’incitant à revenir à Calais pour terminer sa carrière de footballeur, puis pour entraîner le CRUFC. Il revient sur la difficile digestion de l’épopée de 2000, achevée par un dépôt de bilan. Aujourd’hui coach de Gravelines, Djezon nous expose les ressources et les difficultés des clubs amateurs, ainsi que les principes qu’il tente de transmettre à son groupe. Il apporte enfin un regard critique sur l’évolution récente du LOSC.
Deuxième partie de l’entretien : « On avait une équipe qui ne renonçait pas »
Troisième partie de l’entretien : « Le football doit d’abord apporter du plaisir »
On a pour habitude de retracer les carrières et les parcours de vie de manière chronologique, donc on ne va pas déroger à la règle ! On va donc d’abord évoquer ton enfance : on sait que tu viens de Calais, et précisément du quartier Beau-Marais. Est-ce que tu peux nous raconter ce qu’a été ton enfance et comment tu as commencé à jouer au foot ?
C’est assez simple : le quartier Beau-Marais à Calais, c’est une cité, comme on en trouve beaucoup en France. Vous avez 4 immeubles, de très grands immeubles, on les appelle les tours. Donc quand vous descendez de l’immeuble, vous allez naturellement vers le seul espace vert que vous avez à plusieurs kilomètres à la ronde : c’est le terrain de foot, au milieu de ces tours ! Le foot a démarré comme ça, on était ensemble. Notre immeuble était composé de beaucoup de bons footballeurs, et c’est ici qu’on a démarré, nous, les garçons du quartier, on avait 5-6 ans. Mais au départ, on n’avait pas forcément très envie d’aller en club. Ce qui nous intéressait, c’était vraiment de jouer entre potes du quartier. À l’époque on avait encore cette liberté de pouvoir jouer où on voulait. Maintenant, les terrains sont fermés, et c’est plus compliqué pour y aller. Les mercredis et samedis après-midi, on avait des tournois inter-quartiers, organisés par les éducateurs des régies de quartiers. De fil en aiguille, on a joué au Beau-Marais, puis à Balzac.
Quand on a écrit notre article sur toi, on s’était renseigné sur le quartier Beau-Marais : on a vu qu’il était encore « étiqueté » comme « le plus pauvre du Pas-de-Calais » par l’INSEE. Au-delà du foot, quelles images en gardes-tu ?
Quand j’y repense, ça m’évoque un peu « la fête des voisins », qui rencontre du succès depuis plusieurs années. Moi quand j’avais 5 ans, la fête des voisins ça existait tout le temps ! Dès qu’il y avait du beau temps, chacun descendait le barbecue en bas de l’immeuble, et chacun pouvait se servir, peu importe à qui était le barbecue. Le Beau-Marais, c’est un bel apprentissage : il y a la dureté de la vie de tous les jours mais, à côté, le partage, l’entraide. Les gens ont peu de moyens, mais ce sont ceux qui en ont peu qui donnent le plus. Et on avait une même passion : le foot. Je m’y rends encore assez régulièrement pour pouvoir faire des tournois de sixte ou voir mes amis qui sont restés là-bas. Donc on a grandi dans cette ambiance-là qui était extrêmement sympa.
« Calais, construction de la ZUP Beau-Marais »,
Archives départementales du Pas-de-Calais, 1964
« En intégrant un club, j’ai appris que le foot était un sport collectif »
Avec tes copains de quartier, quand vous avez rejoint un club et que vous êtes sortis du cadre très libre de la rue, est-ce que vous avez rencontré des difficultés ?
On a toujours des difficultés, parce qu’en effet un cadre est posé : quand on joue en bas de son immeuble, il n’y a pas beaucoup de règles, c’est du vrai foot de rue ! Il y a même des fois des excès d’individualisme. Donc oui, au début, le fait qu’on soit 4-5 du même quartier à se retrouver dans le même club et dans la même équipe avait prolongé nos affinités, et il nous arrivait de laisser tomber les autres, car on ne leur faisait pas de passes ! En club, si on ne faisait pas de passe, à un moment on ne jouait plus. On nous disait : « faites des passes, faites des passes ! » (rires) ! Et nous on ne comprenait parce que, certes, on ne faisait pas de passes, mais on marquait des buts, donc on était contents ! Mais non, il fallait apprendre que le foot est un sport collectif ! Donc au début nos difficultés venaient de là car sur le terrain, on pouvait partir très vite, ça montait très vite : dès le plus jeune âge, on était des garçons extrêmement compétiteurs. On avait envie de tout le temps jouer. Après, par moments, le simple fait de sortir de notre quartier… Parfois, les mercredis, on préférait rester dans notre quartier plutôt que de jouer pour le club. Parce qu’on était entre nous et qu’on voulait rester entre copains. Mais on s’est adaptés car nos parents nous ont éduqués dans le respect des autres et des structures.
Il se passe combien de temps avant que tu ne rejoignes le CRUFC ?
J’ai dû avoir ma première licence à 5 ou 6 ans puis j’ai joué 3 ans, au Beau-Marais puis Balzac. Après, je suis parti au CRUFC. La difficulté avec le club de quartier à l’époque, c’est que bien souvent, il n’y avait pas assez de joueurs pour faire le nombre dans chaque catégorie. Donc il arrivait que certaines catégories d’âge n’existent pas : ça supposait d’aller jouer un temps dans un autre club, puis éventuellement revenir. Une fois, notre catégorie n’existait pas, donc il fallait aller jouer dans un autre club, pour revenir peut-être après. Mais c’était sympa ! J’ai fait 3 ans comme ça, et si on voulait continuer à avancer, il fallait aller dans le club le plus huppé du coin. Je suis donc arrivé au CRUFC en 1982, 1983, à peu près.
Et alors ça se passe comment au CRUFC ?
Ma première année est difficile, et on en revient à la question précédente : l’exigence monte d’un cran, on est dans le club-phare du Calaisis, et je me retrouve avec des garçons qui viennent d’horizons plus lointains. Je passais d’un club de quartier à un club où on a des garçons qui viennent des communes alentours, donc les mentalités sont différentes. Après, il y a eu aussi la séparation avec mes amis, parce que mes copains sont pas pris : je suis le seul à partir, tandis qu’eux retournent jouer dans le club de quartier, le club précédent. Pour moi, la cohabitation avec les autres n’est pas facile, et il y a toujours ces petits soucis de comportement, parce qu’on reste un « garçon de quartier », je ne dis pas ça de manière péjorative, mais j’avais peut-être un caractère plus compétiteur que les autres. Donc la première année est très compliquée, et je pense qu’on est à la limite que je retourne dans mon club de départ.
« J’allais à l’entraînement en vélo, 45 à 50 minutes aller/retour »
Qu’est-ce qui t’a fait finalement rester ?
L’arrivée de Bernard Placzek, un ancien professionnel qui a notamment joué à Lens, change quasiment tout dans l’apprentissage. Je ne jouais même pas en équipe première de pupilles à l’époque, car je ne venais pas aux entraînements. Et donc on me met en équipe B, avec lui. Et là, c’est la transformation. La bascule se fait là. C’est lui qui me permet de me structurer, de me canaliser. Il arrivait à me comprendre. Quand j’arrivais en retard à l’entraînement, ou que je n’avais pas envie de m’entraîner, il m’envoyait chier : « la prochaine fois, tu partiras plus tôt ». Et donc cette forme-là a fonctionné avec moi ! Le déclencheur, c’est lui.
Est-ce qu’il avait cette approche avec tout le monde, ou est-ce qu’il le faisait parce qu’il sentait quelque chose chez toi ?
Je pense que oui, il sentait qu’il y avait quelque chose avec moi, au niveau sportif. Et surtout, il m’avait identifié comme un garçon de quartier quoi. J’étais quasiment le seul dans cette situation. Et très concrètement, en pupilles, souvent les parents viennent conduire leur enfant à l’entraînement en voiture. Moi, mes parents n’avaient pas de moyen de locomotion, et mon père ne venait jamais me voir parce que le foot ne l’intéressait pas. Je devais me débrouiller pour aller à l’entraînement. Donc j’y allais en vélo. J’avais beaucoup de trajet à faire, ça me prenait quasiment 45 à 50 minutes aller/retour, au total. On finissait les entraînements à 20h30, 20h45, et il fallait bien que je rentre chez moi, même s’il pleuvait ou s’il neigeait. Et je pense que Bernard Placzek a eu cette sympathie de se dire : « ah, y a un gamin de quartier qui vient s’entraîner, il faut lui filer un coup de main » parce que je ne pense pas qu’ait eu la même attention avec tous, d’autant que j’étais un… un casse-couilles quoi (rires) ! Après voilà, j’avais des qualités footballistiques, mais tout de suite, ça a fonctionné avec lui.
En novembre 1998, Djezon retourne pour la première fois à Julien-Denis avec l’équipe première du LOSC pour la coupe de France. Il entre en jeu et inscrit le second but lillois. La saison suivante, le LOSC ne passera pas.
« Mon horizon, c’était juste Calais »
Tu restes quelques années à Calais et tu arrives au LOSC en 1990. Mais on sait que tu aurais pu partir ailleurs…
Oui ! En fait, tout va vite. Je rentre un soir à la maison, des dirigeants du RC Lens sont là et discutent avec mon père, il y avait notamment Jean-Luc Lamarche je crois. À ce moment-là, j’étais encore trop jeune pour signer dans un club professionnel, et il fallait donc attendre quelques mois pour le faire. Mais les lensois nous proposent de signer un contrat de non-sollicitation. Mon père, lui, sincèrement le foot ça le dépasse, et donc il signe le contrat et se dit « allez… tant qu’il peut partir de la maison.. ! » Non, je rigole (rires) ! Et quelques semaines après, Bernard Gardon et Régis Bogaert, cette fois du LOSC, arrivent à la maison et démarchent aussi mon père. Mon père explique la situation, et ils nous disent que le contrat n’a pas été homologué, c’est-à-dire que les Lensois ne l’ont pas déposé à la Ligue. Mon père, qui était quelqu’un d’assez fier, a alors resigné avec eux, et Régis Bogaert a fait un aller/retour jusqu’à la Ligue pour déposer mon contrat. Et là il a été validé.
Et tu as eu des nouvelles de Lens après ?
Jamais.
Toi, au départ, quand on te dit Lens et après Lille, est-ce que tu avais une préférence ?
Non, pas spécialement. Mon horizon, c’était juste Calais. L’équipe première était en D3, c’est nous qui allions sur le panneau d’affichage du stade Julien-Denis pour changer les scores ! En plus, on habitait juste à côté donc c’était génial pour nous. On reste des gamins de quartier et, pour nous, il n’y avait que le CRUFC. D’autant plus qu’à l’époque on n’avait pas toute la modernité qui donne la possibilité de se rendre aux matches ou même seulement de les voir, donc on n’inscrivait pas nos préférences en tant que « lillois » ou « lensois ».
D’accord, donc tu n’avais pas de connaissance particulière de Lille ou du LOSC avant d’y arriver.
J’étais tout de même dans la sélection du Nord, au sein de laquelle on croisait des jeunes joueurs d’équipes professionnelles. Moi, encore une fois, j’étais un des seuls, je crois qu’on était deux, à être issus d’équipes amateures. Et c’est vrai que je m’entendais bien avec quelques lillois, avec qui ça s’était vraiment bien passé. J’avais aussi fait un stage à Lille de quelques jours : Aliou Cissé était venu avec moi, on avait fait chambre commune, et ça c’était super bien passé. Aussi, avec le CRUFC on avait eu la possibilité d’aller jouer un match contre les U13 ou les U14 en lever de rideau d’un Lille/Bordeaux à Grimonprez. C’est vrai que ça nous avait fait un peu bizarre de voir le stade quasi-plein à la fin du match. C’était quand même, pour des garçons de 13 ans, impressionnant. Donc Lille m’avait plu par ces biais-là. De là à dire que j’avais une préférence à l’époque… en tout cas je pense que j’ai fait le bon choix !
« De très bons souvenirs du centre de formation au LOSC »
Comment se passe ton intégration au centre de formation du LOSC ?
Ça se passe bien. On logeait sous les tribunes du stade. Étant de fin d’année, j’étais le plus jeune : 14 ans. Tout le monde voulait veiller sur moi ! Monsieur et Madame Dusé, notamment, m’ont prêté beaucoup d’attention, car il fallait faire attention au « petit minot », comme ils disaient ! Il nous est arrivé de passer au-dessus de la grille : on allait à la station essence acheter des chips. On se faisait démonter par Jean-Noël Dusé ! Après, tout est allé vite : j’étais prévu pour être avec les 15 ans nationaux, mais j’ai basculé quasiment un mois après avec les 17 nationaux de Régis Bogaert. Après, on a eu Jean-Pierre Hénocq. On avait des permissions : toutes les 4 semaines, on avait le droit de rentrer du vendredi midi au dimanche 20h. Il y avait un téléphone en bas quand on rentrait. Si on n’appelait pas pour prévenir qu’on était rentrés, on se faisait démonter ! Il y avait une petite lucarne près de la cuisine du centre : et lui, petit, l’ouvrait et nous faisait signe de venir : il nous balançait les chaussures des pros en disant « vas-y, prends-les et casse-toi ! ». Parce que nous on payait nos chaussures ! Et lui il filait des affaires ! Je faisais les spécifiques attaquants avec lui. J’ai gardé de très bons souvenirs du centre. On a fait des conneries, mais on s’est bien amusés !
Jean-Noël « Neuneu » Dusé, au centre de formation du LOSC de 1987 à 1992, puis de nouveau à partir de 1994
Est-ce que tu as été assez vite en avance ? Est-ce qu’on pourrait finalement remonter plus avant, et constater que tu sortais du lot à un âge précoce, ce qui aurait pu faire naître l’idée d’une carrière professionnelle ?
Au Beau-Marais, il m’est arrivé de jouer le matin dans ma catégorie, puis de jouer l’après-midi dans des catégories supérieures, car on avait déjà la qualité pour jouer au-dessus. Avec le CRUFC, à part la difficile première année, j’ai aussi été très vite surclassé pour pouvoir aller jouer avec les garçons de deux ans de plus. Il y a même eu quelques arrangements pour que je joue avec les juniors, qui avaient 17 ou 18 ans, alors que je n’en avais que 13… Après à Lille, sincèrement, non, on n’a jamais pensé à la carrière pro. Ce qui nous intéressait, c’était déjà d’être avec les 17 ans nationaux, et on pensait à l’instant présent. Les pros donnaient envie parce qu’on les voyait s’entraîner, mais on avait davantage envie d’être avec eux pour jouer sur les terrains qu’ils avaient plutôt que dans l’idée d’être pro !
« Le club a valorisé la formation par défaut : il n’avait pas d’argent »
Tu débutes en D1 en décembre 1993, pour un match contre Cannes. Quel souvenir en as-tu ?
J’avais 18 ans. Avant ce match, j’avais déjà été présent sur le banc deux fois, sans entrer. Le matin du match contre Cannes, il y a une mise en place faite par Pierre Mankowski, et il double le poste d’attaquant avec Clément Garcia et moi. À midi, il nous dit qu’il ne sait pas encore lequel des deux va débuter le match. Le soir j’apprends que je démarre pas. Mais au cours de la première période, Clément Garcia se blesse, pas forcément très gravement, mais il faut le remplacer. Jean-Michel Vandamme était sur le banc. Dès que Clément Garcia se blesse, c’est lui qui m’envoie à l’échauffement, ce n’était pas Pierre Mankowski ou Georges Honoré. Il me dit « va t’échauffer tchiot, va t’échauffer ! ». Et je reviens et Pierre Mankowski me dit : « mais qui t’a dit d’aller t’échauffer ??? Bon, vas-y, tu rentres, déshabille-toi ! ». À la mi-temps j’étais carbo ! J’étais rincé. Je ne pouvais plus respirer (rires) ! Marc Cuvelier me dit « faut que tu respires, faut que tu respires ! Tu peux pas courir partout ! » (rires). En face, c’était le premier match de Pat’ Vieira comme titulaire.
Je pense que, à l’époque, les gens qui étaient au club avaient de plus envie de voir des joueurs qui étaient formés ici. Juste avant moi, il y avait eu Fabien Leclercq, Oumar Dieng, Antoine Sibierski…
C’était une question d’envie ou davantage pour faire face à la réalité financière du club ? Dans ces années-là, il y avait quelques problèmes… Est-ce qu’on en a conscience quand on est dans l’effectif ?
Je pense que c’était davantage pour des raisons financières que par philosophie. On reste quand même à des époques où, pour des jeunes, c’est compliqué de pouvoir percer. Et à Lille, il y a eu beaucoup de passage offensivement entre Garcia, Assadourian, Etamé, N’Diaye… Il y avait un besoin à ce poste-là, et moi je suis arrivé. Au départ, je ne pense pas être arrivé pour valoriser la formation du club, c’était vraiment par défaut, et le club n’avait pas d’argent pour aller chercher quelqu’un de confirmé.
Débuts en fanfare : une-deux avec Thierry Bonalair qui marque, et le LOSC gagne 1-0 !
Oui, on marque en fin de match. C’est un beau souvenir, car c’était à Grimonprez, et en plus on part en vacances là-dessus, sur les fêtes de fin d’année. C’est la première, ça se passe bien. Je me suis dit que c’était parti, et qu’il fallait avancer et confirmer. En deuxième partie de saison, j’aurais aimé jouer un peu plus, mais la jeunesse doit prouver encore bien plus que les anciens, et je n’ai pas eu le temps de jeu que j’aurais souhaité avoir.
Cette saison-là tu joues quand même avec une suite de « premières » : première titularisation, premier match complet. Et lors de ta première titularisation, contre Strasbourg, tu marques à moitié.
Ah oui ! Franck Leboeuf feint de laisser sortir le ballon en 6 mètres, et j’anticipe le fait qu’il ne va pas la laisser sortir et qu’il va revenir à l’intérieur du jeu ; je récupère, je centre fort devant le but et c’est un csc. On fait 1-1 sur ce match-là. C’était sur le but de droite quand on rentre sur le terrain. C’est des bons souvenirs, et quand t’es à l’origine de quelque chose comme ça, c’est intéressant.
Lors de ta deuxième saison (1994/1995), on pouvait imaginer qu’on te verrait beaucoup plus car tu t’étais mis en lumière pour un jeune de 18 ans. Or, ce n’est pas vraiment le cas. Comment tu l’as vécu ?
Oui, finalement j’ai davantage de temps de jeu en réserve qu’en D1. En 1994, Arnaud Duncker, Jérôme Foulon, et Lyambo Etschélé sont arrivés de Valenciennes. J’ai failli être prêté à là-bas, en D3, j’étais même d’accord, pour avoir du temps de jeu, mais ça ne se fait pas non plus pour diverses raisons. Il avait aussi été question d’un échange avec Wilfried Gohel. Et en décembre, il est même question de retourner à Calais, sous forme de prêt. Sauf qu’on peut pas prêter un joueur pro, ou du moins un stagiaire 3, à un club amateur, il aurait fallu que Calais soit en D3. Mais il est vraiment question de rentrer chez moi. Donc avec Jean Fernandez, je joue peu avec l’équipe première.
« L’arrivée de J-M Cavalli permet de me faire davantage jouer »
Alors quand commence la saison 1995/1996, tu es dans quel état d’esprit ?
Ça a très mal démarré. Début juin, je pars faire le championnat d’Europe en Espagne avec l’équipe de France Espoirs. Et je n’avais pas signé mon contrat pro avec le LOSC. Donc je suis parti au championnat d’Europe en n’étant sous contrat avec personne, et c’est la fédé qui m’a pris en charge avec ses assurances. Là, des clubs m’approchent pour me faire signer, notamment Lyon et Monaco, qui se sont même déplacés en Espagne, parce que le LOSC a oublié de me faire signer !
C’est une négligence du club ?
Oui. Le club m’a rappelé quand j’étais en stage, car la fédé avait appelé le LOSC : « on le prend avec nous, il a pas d’assurance et il peut pas jouer… » Donc le club m’a fait parvenir un contrat ensuite, mais j’aurais très bien pu signer ailleurs déjà à cette époque. Donc j’ai des doutes à ce moment-là. Quand je rentre mi-juillet, le championnat est sur le point de reprendre, et je signe mon contrat pro. Mais se confirme c’est ce qu’on disait tout à l’heure, c’est que les jeunes étaient là non pas parce qu’il y avait une politique en ce sens, mais davantage par obligation. Donc on avait des qualités, mais on était surtout là comme complément du groupe que Fernandez avait constitué. Et très vite, on parle de m’échanger avec Geza Meszoly, un défenseur central qui était au Havre, et qui finalement est venu à Lille. Moi, je refuse, parce que j’ai pas envie ! Donc après je ne joue quasiment plus.
Il faut dire aussi que l’attaque Simba/Pingel était très performante…
Le club a recruté beaucoup de joueurs expérimentés cet été-là, des joueurs de qualité comme le retour de Philippe Périlleux. Mais ça n’a pas pris, ça a pas fonctionné, les idées étaient totalement différentes. Il y a sans doute aussi eu des maladresses : l’arrivée de Jean-Marie Aubry est spéciale, parce que Jean-Claude Nadon restait un gardien de qualité qui était là depuis des années, et c’était le remettre en cause de faire venir un deuxième gardien de qualité, donc c’était pas facile pour les deux.
Finalement, Jean Fernandez se fait licencier. Cavalli arrive et la bascule se fait : on me refait jouer.
Oui, tu es titulaire pour le premier match de Cavalli, contre Nantes, champion en titre. Donc tu joues, mais sur ce début de saison 95/96, on espère ne pas te vexer mais tu commences à te faire une réputation : tu ne marques pas et tu rates beaucoup d’occasions.
Oui, c’est vrai. Il se passe l’inverse de quand j’étais chez les jeunes : je marquais beaucoup, alors que je n’avais jamais été un avant-centre en fait ! Et là, on me met avant-centre et je ne marque pas. À Calais ou chez les 17 ans nationaux, j’ai toujours joué sur un côté, jamais dans l’axe. Au cours d’une saison avec les jeunes du LOSC, avec Régis Bogaert, j’ai joué devant avec Sébastien Schotté, qui était totalement l’inverse de moi : un grand gabarit, très bon dans le jeu de déviation, dans le même style que tout ce que Kennet Andersson pouvait faire. Et je marque beaucoup de buts, en me servant de lui, sur des appuis, sur des déviations. Si bien qu’avec les pros, on me fait jouer devant. Mais ça ne correspondait pas à l’essentiel de mon parcours et de ma formation. Je peux être adroit dans la dernière passe, mais pas forcément sur le dernier geste face au but. Et c’est vrai que mon ratio occasions/buts est très faible. Je n’avais pas les qualités de, par exemple, Becanovic, qui lui était un vrai buteur.
Jusqu’au déclic à Auxerre !
Oui, en ayant débuté sur le banc en plus ! Cavalli me l’annonce au début du match. On est menés 1-0 je crois. Je rentre, et là j’ai deux situations : dans ces cas-là, il n’y a pas beaucoup de questions à se poser. En plus c’était marquage individuel à l’époque à Auxerre, ça veut donc dire que dès que vous éliminiez quelqu’un, on pouvait aller droit au but, il n’y avait plus personne (rires) ! Deux fois, je suis plein axe, sur mon bon pied, le droit, je frappe deux fois et je marque 2 fois. Mes deux premiers buts !
« Dans les années 1990, le LOSC est en perte d’identité »
Cette saison-là, le LOSC est très irrégulier. L’ensemble est médiocre, mais on reste capable de gagner à Auxerre (champion), à Guingamp (seule défaite à domicile de l’EAG), à Nantes (champion en titre et demi-finaliste de Ligue des Champions), et à Paris (vainqueur de la C2) en fin de saison. Est-ce qu’il y a une explication à ce qu’une équipe qui a du mal brille chez les gros ?
C’est cette année-là ou Pat’ Collot met ce but à Paris, où on ne sait pas s’il voulait centrer ou frapper ? Faudra que je lui repose la question ! Je crois que notre niveau était dû à l’adversaire. Je pense que l’équipe se mettait certainement au niveau de son adversaire, et quand on rencontrait des adversaires de qualité, on pouvait nous-mêmes augmenter notre qualité de jeu. Et à l’inverse, quand on rencontrait une équipe du même niveau que nous, on n’était pas capables de faire mieux qu’elle.
Décembre 1995 : Djezon ouvre le score contre Saint-Etienne
Et plus généralement, que penses-tu de l’état du club dans ces années 1990 ?
Il y avait eu une belle année avec Jacques Santini, puis les années suivantes n’ont été que les prémices de la descente en D2. Ce sont des années compliquées. On sent que le club est de plus en plus sur le reculoir, systématiquement à la limite. Le LOSC est aussi en perte d’identité : on a de plus en plus de joueurs venant de l’extérieur, on a ensuite du mal à les garder, ils restent un an ou deux puis repartent, pareil du côté des entraîneurs : Mankowski, Fernandez, Cavalli… Plus précisément, sur les années où je débute, c’est le moment où les anciens partent progressivement : les Buisine, Assadourian, Rollain, Brisson, Nadon, Friis-Hansen.. Donc malheureusement, c’est un LOSC qui allait en boitillant. En termes de mentalité, ça crée des difficultés pour les joueurs. Il fallait reconstruire et c’était compliqué.
Lille/Caen, saison 1996/1997. Victoire du LOSC 1-0, le but de Djezon sur Fréquence Nord
Et sur l’année suivante (1996/1997), comment ça se fait que l’équipe ait été si surprenante pendant 4-5 mois (on est 4e en novembre), et que la fin ait été si catastrophique ?
On a fait une préparation qui était légère : on a passé une semaine ou 10 jours dans les maquis, du côté de Bastia. Quand on revient, on est vraiment sur un effet de fraîcheur, sur un gros effet de fraîcheur, et les résultats arrivent vite. Et il me semble qu’en janvier, on refait une préparation, et là on sent que le groupe est en difficulté sur l’aspect athlétique. Et on explose totalement sur la deuxième partie de saison, on ne gagne plus un match. Et quand vous êtes sur la pente descendante, c’est extrêmement compliqué de la remonter, et ensuite tout se mêle : le doute, « Beca » ne met plus un but alors que dans la première partie il mettait but sur but. En ayant été quatrièmes en novembre, peut-être qu’on s’est vus arriver un peu trop vite et qu’on s’est dits « ça va aller ». Je pense aussi que le groupe n’avait pas suffisamment de qualités de valeur collective pour pouvoir se sortir de là. Hervé Gauthier et Charly Samoy sont arrivés pour sauver le club, mais ça voulait dire encore de nouvelles méthodes, on repart sur une préparation différente. Le mal était déjà fait.
On avait pourtant retrouvé les valeurs de l’équipe le temps de la coupe de France : sur 3 jours, il y a deux matches, l’un à Valence contre Marseille, l’autre contre Lyon, où tu marques d’ailleurs le but vainqueur à Grimonprez. Même s’il y avait eu de la chance, on avait retrouvé une certaine solidité, et on s’était dit que l’équipe était de nouveau en selle.
Oui on avait été capables sur une période très courte d’avoir un sursaut d’orgueil et d’offrir ce qui reste des matches-phares, mais je pense qu’à partir du moment où vous perdez le fil, c’est très compliqué de refaire surface. Et on manquait de réussite, car je me rappelle un match avec Charly et Hervé à Monaco, où on fait un super match, et on prend un but improbable, sur un exploit individuel. Je prends aussi le match contre Cannes cette année-là, on est mené 1-0 sur un but un peu bizarre, Milan » rate un pénalty… Quand vous jouez le bas du tableau, la réussite vous fuit.
Les résumés de OM/LOSC puis LOSC Lyon en février 1997
« Division 1 ou Division 2, je voulais jouer pour Lille »
Le LOSC descend en D2 à l’issue de cette saison. On se demande si toi, qui est International Espoirs, tu vas rester en D2. Est-ce que tu as des sollicitations ?
Oui. Ce qui a toujours bien fonctionné avec Pierre Dréossi, c’est sa franchise. Il m’a dit qu’il avait eu deux sollicitations de Strasbourg et de Bordeaux à l’époque, mais en me précisant clairement : « tu ne partiras pas. Tu resteras là, on a besoin de reconstruire et de repartir avec des jeunes ». Mais de toute façon je n’avais pas spécialement envie de partir (rires) ! Ça m’arrangeait bien qu’il me dise que je ne parte pas, moi j’étais bien ! Donc tant mieux ! Je lui disais « non, non, je comprends… » mais j’étais ravi de rester là ! Donc la question ne s’est pas posée. Ils avaient eu des sollicitations, moi je n’avais pas d’agent donc Pierre m’avait reçu et avait été honnête avec moi « on a 2 sollicitations : Bordeaux et Strasbourg pour toi, on va les refuser toutes les deux, les prix seront de plus en plus élevés parce qu’on va pas te laisser partir, et donc tu resteras là ». En plus j’avais signé sur le long terme, il me restait 3 ou 4 ans de contrat. Moi j’étais bien, y avait pas de souci : Division 1 ou Division 2, ce qui m’intéressait c’était de jouer pour Lille.
Est-ce qu’on te met la pression du côté des Espoirs ? Est-ce que Raymond Domenech te dit un truc du style : « si tu veux rester avec moi, il faut que tu joues en D1 » ?
Ah oui, c’est le discours qu’il a, c’est que pour être sélectionné, que ce soit en A’ comme il y avait à l’époque après les Espoirs, ou en Espoirs, il faut être en D1, parce qu’il n’y a pas de joueurs de D2 sélectionnés. Donc là il faut faire un choix, et mon choix était pour mon club. Je préférais rester en D2 à Lille. Après je ne sais pas ce qui se serait passé si j’avais fait un autre choix, mais mon choix était de rester à Lille.
Et c’est un choix évident pour toi, que tu n’a pas remis en question ? C’est un discours qu’on entend assez peu, dans un milieu où d’autres préfèrent atteindre un certain niveau en équipe de France, et donc ne pas faire le « choix du club ».
Je me rappelle en avoir discuté avec quelques équipiers de l’équipe nationale comme Vieira, ou Henry et Trezeguet. Eux étaient un peu plus jeunes que nous (de deux ans je crois) et commençaient à jouer avec Monaco. Et la discussion est là : des clubs se renseignaient sur nous, on en parle, et donc à un moment : quelle carrière on souhaite faire ? Sincèrement, je n’ai jamais regretté.
« La communication avec Thierry Froger était très difficile »
Donc la carrière lilloise se poursuit, le LOSC est désormais en D2. Arrive Thierry Froger : en juillet 1997, un de ses premiers actes forts est de te virer du groupe pour « comportement non professionnel ». Que s’est-il passé ?
J’ai refusé de faire le 14e à l’entraînement. L’anecdote est simple : veille de match, coups de pied arrêtés. Donc l’équipe qui démarre frappe les coups de pied arrêtés, et ceux qui jouent pas font les larbins. Et moi j’ai dit que je ne faisais pas le larbin. Je ne voulais pas faire le défenseur pour que les autres puissent marquer des buts ; moi je fais 1,10 m, donc ça me faisait chier, il me dit « si t’es pas content, tu rentres chez toi ». Bon ben je rentre chez moi.
C’était significatif du management durant son passage à Lille, ou c’était un acte d’autorité pour marquer le coup au début ?
Je pense qu’il avait un souci avec moi, c’est que l’année d’avant, je marque 7 ou 8 buts en D1, on me dit qu’il y a deux propositions pour moi que la direction sportive ne va pas accepter. Lui, je ne le rencontre pas : autant j’ai vu Pierre Dréossi, autant avec lui, à aucun moment, je n’ai un entretien, je ne le vois pas. Et comme il avait fait venir deux attaquants, Lolo Peyrelade et Samuel Lobé, et que le club avait décidé de me faire jouer devant et pas sur un côté, je me retrouvais en concurrence avec des deux joueurs-là, deux joueurs de qualité ! Samuel Lobé, un buteur de L2 ; Lolo, un joueur fantastique, qui avait une sensibilité jeu, passé par Nantes et Le Mans.
Toutefois, je suis réintégré à la préparation, les matches amicaux se passent bien, et sur le premier match à Saint-Etienne, je suis remplaçant. Et derrière le deuxième match, je joue contre Martigues, je marque même, on gagne 7-3, et après je ne joue plus. Mais j’ai pas d’explication avec lui et.. ça passe pas quoi. Ça passe pas du tout, dans les rapports humains, y a pas d’échange, donc on se fâche très vite.
Mais sur cette saison, tu marques pas mal finalement, 10 buts en championnat.
Oui oui ! Après, les choses s’atténuent, il me réintègre dans le groupe, mais je suis capable de jouer 2-3 matches, de marquer, puis de ne plus jouer pendant 2-3 matches, et sans explications, donc après c’est tout hein, on va fonctionner de cette manière-là ! Mais ça se passe pas forcément très bien. La preuve c’est que, si on enchaîne avec la saison suivante (98/99), on repart avec lui, et là je ne joue pas, je suis remplaçant dès le départ. Et malheureusement, quand il se fait virer, c’est moi qui met la main et qui concède le pénalty.
Tu l’as fait exprès, non ? Tu voulais le virer (rires) !
J’ai une anecdote sur ce match : le match d’avant on joue Cannes chez nous. On perd contre Cannes, et je rentre en jeu. Je fais une bonne rentrée, et il me voit dans la semaine : il me dit qu’il est content, que je ne l’ai pas lâché, et que je vais démarrer à Beauvais. On se rend donc là-bas, je suis titulaire, et en seconde période on obtient un corner : tout le monde monte, et je me dis « c’est pas possible, ils vont où ? 0-0 à l’extérieur, c’est pas mal ». Et sur le contre, tout le monde revient en marchant ! Moi je sprinte comme un fou, le mec élimine Greg Wimbée, il frappe et je mets les mains. Donc pénalty et carton rouge. Et la Voix des Sports le lundi titre « Boutoille – pénalty – carton rouge – limogeage ». Bon ben c’est clair ! Le lundi, Halilhodzic est déjà là et la première chose qu’il dit, c’est : « il y en a un seul qui s’est battu sur le terrain, c’est le p’tit blond là ».
Ah oui, parce qu’il était en tribunes ce soir-là.
Oui. Il dit « tout le reste, hop, c’est à dégager ! ». Donc je me suis dit « au moins j’ai fait bonne impression… ». Mais oui, je mets les mains parce que c’est un réflexe. Donc avec cet entraîneur, ça s’est pas bien passé. Dans les relations, c’était très compliqué. C’est dommage car il a très bien réussi au Mans et faisait bien jouer son équipe.
« En 1998, le groupe ne tenait plus que par la valeur individuelle de ses joueurs »
Et ces problèmes de relation expliquent la fin de saison 97/98 où on a pas mal d’avance, on est pas loin de retrouver la D1, et la fin de saison est catastrophique ?
Ah oui, je me rappelle un match en fin de saison à Nice. On est encore dans la course à la D1, à la lutte avec Sochaux. Et on prend un but improbable : notre gardien [Bruno Clément] veut dribbler et on lui pique la balle. C’était vraiment des buts-casquette. Et sur le dernier match, on bat quand même Saint-Etienne, mais Sochaux bat Martigues. Je pense qu’on avait un groupe de qualité : il y avait vraiment des joueurs de qualité, des bons joueurs de foot, mais par contre avec le coach…
Et donc le groupe craque malgré les bons résultats pendant les 3/4 de la saison.
Oui, on s’est complètement effondrés. Je pense qu’il aurait fallu mettre de côté les difficultés de communication qu’on avait avec l’entraîneur et se concentrer sur l’objectif club. On avait un groupe qui, déjà depuis plusieurs semaines, ne tenait plus que par la valeur individuelle de ses joueurs, qui en division 2 étaient capables de faire des différences et de marquer des buts, et non plus à son esprit collectif. En fin de saison, les valeurs individuelles ne suffisaient plus pour gagner des matches. Et en plus, on commettait des erreurs. Une fragilité s’était installée et le groupe le payait. Cette année-là, y avait eu un conflit Froger/Aubry, c’est pour ça que c’était le deuxième gardien qui avait joué ! Quand Sochaux nous est passé devant, on savait que c’était fini.
De notre point de vue de spectateurs, même quand Lille était en position de monter, il n’y avait pas vraiment d’adhésion au jeu. On avait des joueurs de qualité, mais pas une équipe de qualité. Il y avait souvent des sifflets.
J’ai revu il y a quelques jours la vidéo des 7 buts qui ont été marqués contre Martigues. Quand on regarde bien, ce ne sont pas des buts qui sont construits : ce sont des buts sur des valeurs individuelles, sur des exploits individuels ! Non, cette année a été très compliquée. Alors la suite nous fait dire qu’il fallait peut-être passer par là pour retrouver la D1 dans de bonnes conditions, mais on peut dire quand même que c’est une année de gâchis, parce qu’avec l’équipe qu’on avait, on aurait dû remonter tout de suite. Est-ce que ça aurait rendu service au club ? Est-ce qu’on aurait connu ça après ? On ne le saura jamais.
Posté le 7 septembre 2019 - par dbclosc
Rachel Saïdi : « L’objectif premier est de structurer la section féminine »
L’équipe senior de la section féminine du LOSC débute le championnat ce dimanche 8 septembre : ce sera au Stadium à 15h, contre Thonon-Evian. Rachel Saïdi fait le point juste avant la reprise.
Comme en 2017 avec la joueuse Rachel Saïdi puis en 2018 avec le coach Dominique Carlier, nous avions à cœur de présenter quelques-uns des enjeux de la nouvelle saison, d’autant qu’a priori nous ferons toujours un compte-rendu des matches à domicile, comme c’est le cas depuis deux saisons.
Nous sommes donc retournés vers Rachel Saïdi, cette fois coach, puisqu’elle a repris une équipe première mal en point(s) en février 2019. L’équipe a relevé la tête, au point de réaliser un superbe parcours en coupe de France, et de se classer 6e à partir du changement de coach, mais il était malheureusement trop tard pour maintenir l’équipe en D1. Rachel revient dans un premier temps sur la fin de saison dernière, collectivement et, plus personnellement, sur la transition qu’elle a vécue.
Sur la saison à venir, beaucoup de joueuses sont parties à l’intersaison, et l’effectif est considérablement rajeuni : s’il y a un début d’homogénéisation avec la section masculine, on peut considérer qu’il passe par là ! Effectif jeune et probablement talentueux : il compte notamment 4 championnes d’Europe U19 sacrées cet été (Julie Dufour, Mary Innebeer, Carla Polito et Emeline Saint-Georges). Pas d’enflammade cependant : pour le moment, la coach nous indique que la consolidation de la section féminine est la priorité. Sur le plan sportif, il faudra un peu de temps pour fixer des objectifs précis.
Enfin, l’été a bien sûr également été marqué par la coupe du monde, dont les retombées pour le football français tardent pour le moment à se faire sentir.
Crédit photo : Allez Lille
On aimerait d’abord revenir sur ta fin de carrière de joueuse, qui s’est faite discrètement car tu as de suite pris les rênes de l’équipe première, et l’urgence était d’abord de la faire remonter au classement. Comment as-tu vécu cette transition de joueuse à coach ?
Lorsque j’ai été reçue par la direction, ça a été une grosse surprise car je ne m’attendais pas à ce qu’on me propose ce poste-là, à ce moment-là de la saison. J’avais déjà eu une expérience d’encadrement, avec des jeunes seniors niveau régional, à Hénin-Beaumont : j’avais pris le relais car le coach de la réserve est parti en cours de saison.
On m’a laissé le temps de réfléchir à ma décision, à peu près 48h. Je ne mesurais pas forcément l’impact sur ma carrière de joueuse : je mesurais surtout toute la charge de travail et la responsabilité qui m’étaient données dans ce rôle de coach. Je pensais davantage à l’objectif de maintenir ce club en D1 – car je sais que c’est dur de grimper en D1 – qu’à la fin de ma carrière de joueuse. Je me suis dit que ça allait chambouler beaucoup de choses et, après réflexion, après avoir discuté avec le staff qui était déjà en place, on a décidé de poursuivre l’aventure ensemble. Jusqu’à la fin de saison, je n’ai pas pensé au fait que je n’étais plus joueuse. C’est seulement là, pendant les vacances d’été, où j’ai tout coupé, que j’ai eu le contrecoup en prenant conscience que je ne faisais pas la traditionnelle préparation individuelle estivale. D’un côté, j’étais contente de ne pas la faire, et d’un autre côté, ça m’a mis une claque : je me suis rendu compte que c’était terminé.
« J’aurais aimé officialiser ma fin de carrière de joueuse… »
Il y a eu une réception après la saison, en mai, pour ta fin de carrière, mais la transition a été très rapide. Quel sentiment domine aujourd’hui ?
Un peu de frustration car ça ne s’est pas exactement passé de la manière dont je l’avais imaginé. En tant que joueuse, je rêvais de finir sur un match important, ou sur un match où, quand je sors du terrain, je sais que j’ai accompli ce que j’avais à faire en tant que footballeuse. J’aurais souhaité un moment où je sors du terrain avant la fin du match en me disant : « OK, c’est terminé ». Donc si j’ai un petit regret, c’est de pas avoir officialisé ma fin de carrière.
Mais je suis heureuse d’avoir arrêté car je suis désormais à un poste dont j’ai toujours rêvé. C’est une responsabilité que j’ai toujours souhaité avoir. Quand j’ai passé le DES, j’étais la seule femme, entourée de 74 hommes au quotidien à Clairefontaine : il y a eu des moments durs mais c’était justement pour vivre ce que j’ai aujourd’hui. Donc si ma fin de carrière me fait basculer, même brutalement, comme coach, il n’y a pas meilleure fin de carrière !
Et comment passe-t-on de coéquipière à coach ?
C’était une des difficultés : je me retrouvais face à des filles avec qui il y avait beaucoup d’affinités, avec qui je passais des soirées, et certaines étaient des amies proches ! Il a fallu réfléchir à tous ces aspects-là, mais ce n’est pas ça qui m’effrayait. Je savais que j’allais instaurer une distance entre elles et moi, et je ne doutais pas qu’elles allaient être respectueuses de ça. Et en fait les règles ont été instaurées dès la première séance. Je n’en avais parlé à personne dans le groupe, et j’arrive dans le vestiaire habillée en coach. Les filles rigolent, m’interrogent : « mais attends.. ? Tu vas faire une séance avec les jeunes ? Tu te prends pour la coach de l’équipe première ? » etc. On a attendu l’arrivée de Christophe [Douchez], Stéphane [Notte], Jules-Jean [Leplus] et Fernando [Da Cruz] pour rendre l’information officielle. Et quand elles ont vu que c’était du sérieux, elles ont accepté l’idée, d’autant mieux que certaines avaient souhaité un changement.
Ce premier jour, on est restées un moment dans le vestiaire avant d’aller en salle de muscu. Les filles ont dit : « Ok, y a pas de souci. Au contraire, ça nous convient. On va travailler ensemble dans le même sens, on va respecter les limites demandées », et elles ont été irréprochables dans ce domaine.
Quelles décisions as-tu prises pour tenter de faire remonter l’équipe ?
Dans une situation comme celle-là, je l’ai vécue avec Hénin aussi, quand on est dans la zone rouge ou proche de la zone rouge, quand vous sentez que la fin de saison va être compliquée pour le maintien, ce qui va vous permettre d’espérer décrocher quelque chose, c’est la cohésion du groupe. Donc on a misé sur ça.
On a changé les méthodologies de travail. Je ne dis pas que c’est la meilleure méthode, mais on a vite mis en place autre chose avec Christophe Douchez : on a instauré davantage de transparence, et l’idée que chacun/chacune à quelque chose à donner à l’autre. Il y a des obligations réciproques, c’était donnant-donnant, c’est à dire que les filles me donnent de l’investissement sur le terrain, elles me donnent à l’entraînement, et nous, de l’autre côté, on leur donne des week-ends moins chargés, ou des temps de repos qui n’étaient pas prévus. On leur demandait de s’investir à 300% à l’entraînement et, en contrepartie, il y avait davantage de souplesse sur d’autres aspects.
Donc en dehors du terrain, il reste tout de même une proximité ! On a gardé des moments où on est un peu plus relâchées, on balance quelques vannes… Mais à partir du moment où on était sur le terrain, ou quand la causerie était entamée, là y avait plus d’histoires d’affinités, et la distance a vraiment été vite intégrée, et je crois qu’elles l’ont toutes bien vécu. Elles n’ont jamais nui à ce qui a été mis en place, et c’est pour ça qu’on a pu espérer se maintenir jusqu’à la dernière journée. Je pense que si on avait eu un groupe de filles sans l’intelligence qu’elles avaient, on aurait eu des difficultés. Certaines auraient eu du mal à prendre en considération mes consignes ou mes corrections.
Et outre la cohésion, l’état d’esprit, qu’en était-il au niveau du jeu ? De notre côté, il nous a semblé flagrant que soudainement, c’était plus cohérent, alors que pendant les 2/3 de la saison, c’était très laborieux.
On a été plus proches des filles par des retours collectifs et individuels, en vidéo. Chacune d’entre nous devait avoir les idées claires sur ce point-là. Elles étaient demandeuses de retours, d’interactions. Et on leur a demandé de laisser leur susceptibilité au pied de la porte durant les retours vidéos, parce que des choses allaient sûrement déplaire ! Je pense que dans le foot féminin, les femmes sont plus susceptibles, et si vous n’avez pas cette capacité ou cette facilité à leur dire les choses sans qu’elles ne ronchonnent, à l’arrivée ce ne sera pas constructif et vous allez aboutir à l’inverse de ce que vous cherchez. On les a donc incitées à parler, parce que peut-être que parfois, ce qu’on leur demandait n’était pas cohérent de leur point de vue. On a donc eu un échange régulier et elles se sont prises au jeu. On travaillait comme les garçons du LOSC, c’est-à-dire qu’on était sur une méthodo du samedi au samedi. On analysait les qualités et les défauts de notre équipe, et on en tirait des enseignements qu’on réétudiait et qu’on renouvelait semaine après semaine.
Après, on essayait de s’adapter à l’adversaire chaque week-end, mais en mettant en avant l’idée qu’on avait avant tout un groupe de qualité, et qu’il fallait cesser de parler sans cesse de l’adversaire.
Donc le plus gros point qu’on a tenté améliorer, c’est la méthodologie de travail, sur le terrain. On avait des filles qui avaient faim de s’entraîner, et qui prenaient à cœur ce qui était demandé en termes d’intensité. Ça ne veut pas dire que la méthodologie est appropriée à tout le monde, à tous les groupes d’entraînements mais, avec ce groupe-là c’était en adéquation et c’est ce qui nous a permis d’espérer jusqu’à la dernière journée sans avoir de regret.
« Un nouveau cycle »
Tournons-nous vers la saison à actuelle. Est-ce que l’objectif est la remontée immédiate, ou davantage une structuration de la section ?
C’est une structuration. Quand la direction nous a rencontrés pour évoquer cette saison, elle ne nous a pas mis de pression pour remonter cette année. En revanche, c’est ce que je disais aux filles, on est des compétitrices : quand on entre sur un terrain, ce n’est pas pour se dire qu’on va finir 9e, tranquillement ! On a envie de se rapprocher un maximum du haut de tableau, de l’accrocher le plus longtemps possible, puis on fera un bilan en décembre pour se situer et ajuster peut-être des objectifs plus clairs et définis jusqu’en fin de saison.
Il y a eu de nombreux départs, tu es à la tête d’un groupe très jeune, dans une nouvelle division. Quels sont les avantages et inconvénients de ces nouveautés ?
7 joueuses du groupe de D1 sont restées ; ensuite on a 8 joueuses qui ont été formées au club et qui ont grimpé ; et on a recruté 5 joueuses en fonction des manques qu’on a identifiés. On a encore l’opportunité de récupérer une joueuse, on est en train de plancher pour savoir dans quel secteur de jeu.
Après, oui on a un groupe jeune, oui il y a eu beaucoup de départs ; moi-même je suis encore jeune à ce poste-là et je ferai aussi des erreurs ; oui il y a des équipes plus expérimentées que nous, parce qu’on a eu un groupe quand même assez « piquant » on va dire !
Tant mieux, car si on arrive à faire une bonne saison, ce sera d’autant plus remarquable pour les joueuses. C’est un groupe qui, individuellement, est jeune, mais qui dispose de joueuses de qualité, en devenir. Une saison complète en D2 va leur faire du bien : je pense à Julie Dufour ou à Maïté Boucly. Elles vont changer de statut dans l’équipe, devenir plus responsables, plus importantes et plus influentes dans le jeu. J’espère qu’elles passeront un cap qui leur permettra d’être plus armées si elles veulent retrouver la D1. Je pense que c’est un mal pour un bien. Personnellement, ça me permet aussi d’entrer dans un nouveau cycle, car les joueuses que j’ai ne sont pas des joueuses avec qui j’ai des affinités plus que ça on va dire. Donc la distance coach/joueuse est intacte. L’avenir nous dira à quels objectifs on peut prétendre en fin de saison. Mais c’est en tout cas un nouveau cycle. Voilà où se situe le groupe.
Présentation des recrues dans LOSC In The City
Il y a 2 ans tu nous a dis que tu ne participais pas, en tant que coordinatrice, à l’équipe première, parce que justement ça permettait de mettre une barrière. Aujourd’hui, tu conserves ce poste de coordinatrice ?
Oui.
Qu’est-ce que ça implique vis-à-vis de la gestion de l’équipe première ? On imagine du coup que tu connaissais les 8 joueuses formées au club, et que tu avais un autre rapport avec elles.
C’est une bonne chose parce que ça m’a permis de déjà travailler avec ces joueuses là quand j’intervenais sur les séances U19 avec Kévin Boquet. Ça m’a permis d’avoir plus de garanties sur ces joueuses-là qu’un coach qui vient de l’extérieur et qui n’a pas vu leur évolution, ou qui ne vient les voir jouer que sur 1 ou 2 matches en fin de saison. Dans le discours, dans la communication, c’est plus fluide aussi, elles me font confiance jusqu’à présent. Je suis allée chercher moi-même certaines d’entre elles chez les garçons, comme Eva Frémaux et Noémie Mouchon. Il y a donc une certaine confiance à mon égard, sur l’estime que j’ai d’elles en tant que sportives.
L’inconvénient pour moi, c’est que c’est une charge de travail supplémentaire ! Mais dans le monde du football, ça va tellement vite que je ne me plains pas, c’est très riche. Ça me permet de faire le lien entre les équipes jeunes et l’équipe première, lien qui n’existait pas ou trop peu jusqu’à présent. Moi, ça me permet de voir les séances des U15, des U13, de participer aux séances, et de faire les liens avec les U19 et la D2 au quotidien.
Donc il y a davantage de cohérence dans la structuration.
Il y a un lien plus naturel, car j’ai la chance de pouvoir me rendre plus disponible pour aller voir les jeunes. J’ai intégré Kévin Boquet sur le début de prépa avec nous pour qu’il puisse voir notre niveau. Quand vous êtes coach des U19 et que vous avez une joueuse qui est au-dessus, la difficulté n’est pas d’analyser si elle est au-dessus de votre groupe : la difficulté, c’est de déterminer si elle a les compétences pour jouer au-dessus. Kevin Boquet a participé aux séances avec nous, ça lui a permis de voir un peu ce qu’il en était cette année du niveau du groupe senior, et aussi de juger « ses » filles.

De gauche à droite : Emeline Saint-Georges, Salomé Elisor, Aurore Paprzycki, Julie Dufour, Caroline La Villa, Maïté Boucly, Silke Demeyere
« Pour l’instant, la coupe du monde n’a pas changé notre quotidien »
On aimerait te demander quelques éléments sur la coupe du monde et ses retombées. Penses-tu que, concrètement, la compétition aura des effets positifs sur le football féminin en France ? On a eu le sentiment que ça a été beaucoup suivi, la ministre s’est beaucoup exprimée en disant que ça justifiait de plus gros moyens, puis d’autres ont constaté que pour la 1e journée de D1, il n’y avait finalement que quelques centaines de spectateurs grand maximum dans les tribunes. Qu’en penses-tu ?
Pendant la coupe du monde, on a vraiment senti un effet, un engouement. Plein de gens regardaient les matches à la télé, se déplaçaient au stade, ont été surpris du niveau du foot féminin de maintenant. À Valenciennes, le stade était blindé quasiment à tous les matches mais, depuis la que la fête est terminée, notre quotidien n’a pas changé. On verra dimanche si ça ramène un peu plus de monde… Aujourd’hui1 il n’y avait pas grande foule non plus. Pour l’instant il n’y a pas forcément d’impact. On en verra peut-être avec le nombre de licenciées dans les clubs amateurs notamment, on va voir si le VAFF, qui est à nos côtés, a doublé son nombre de licenciées, notamment jeunes.
Mais pour l’instant je ne vous cache pas qu’on n’a pas plus de moyens que ça de la part de la fédération, et on n’a pas vu évoluer d’autres points. La note positive, c’est qu’on a réussi à trouver des partenaires privés, qui vont investir un peu sur la section féminine. Sur ce point, ça a évolué, et ça a permis de se rendre peut-être plus intéressantes auprès de chefs d’entreprises qui ont envie d’investir un peu, de revaloriser leur image en parlant de « la sportive », pas forcément de « la footballeuse », dans le monde du travail, mais ça s’arrête à ça. Sinon… pendant nos séances d’entraînement, c’est toujours vide ! Donc je suis mitigée. Il aurait fallu avoir une petite subvention de la fédé pour nous aider au niveau de la structuration mais bon…
Et sur l’image du foot, de manière générale : la coupe du monde a été l’occasion de lancer beaucoup de débats, sur l’utilisation de l’expression « foot féminin » (que tu as utilisée d’ailleurs), sur l’image des femmes, sur le football en tant que vecteur d’égalité, sur les différences de moyens avec les garçons, les Américaines ont été très militantes et ont politisé leur situation… Est-ce que tu te positionnes par rapport à ces questions ?
Vous avez raison, elles ont revendiqué haut et fort, à commencer par la capitaine à l’égard du président des Etats-Unis. Elles sont un peu arrogantes dans l’attitude, mais elles sont tellement conditionnées à vouloir devenir des personnes importantes, aussi importantes qu’un homme au niveau salarial… et elles ont raison ! Les Américaines ont été éduquées de cette façon-là je pense, et elles sont plus militantes que nous, ça c’est vrai. Je suis coordinatrice et coach de l’équipe première, mais je pense qu’un garçon au même statut que moi aurait 5 ou 6 fois ce que je touche. Il faut aussi prendre en considération le fait que là-bas, le football féminin est mieux vu que le football masculin : c’est même un sport de filles ! Après les mentalités ont évolué : il y a de moins en moins de mecs qui vont dire que le foot n’est pas un sport de femmes.
Tu nous disais que les filles étaient plus susceptibles que les garçons. Tu défends plutôt l’idée d’une différence ?
Je suis allée voir les garçons contre Saint-Etienne mercredi : l’intensité est énorme. J’ai apprécié car il y a eu de l’intensité, du spectacle, du rythme. Au-delà des contenus tactiques, il y a eu des choses intéressantes. Nous, le football féminin à la télé, c’est bien, c’est beau à voir parce que c’est propre techniquement, mais il y a très peu de changements de rythme car la femme n’est pas capable de changer de rythme à l’allure d’un homme. On en est à des années-lumière, car on n’a pas les mêmes aptitudes physiques et morphologiques qu’eux. Nous aujourd’hui, à un moment donné, si on ne dit pas aux filles de continuer à mettre de l’intensité, ça commence à devenir un peu lent, on s’endort un peu. Donc oui, c’est le même football, oui, c’est la même pratique, je ne suis pas du genre à revendiquer autre chose, mais je n’ai pas peur de dire que j’apprécie davantage, parfois, de regarder un match de garçons à la télé, au vu de l’intensité. Et des hommes me disent l’inverse, en constatant qu’ils voient moins chez les filles le vice qu’ont les garçons, à se rouler à terre par exemple. Mais ça, des filles le font aussi ! Je ne me sens pas militante et je ne vais pas défendre une pratique ou une autre, mais je ne cache pas que j’aime bien regarder un match de garçons à la télé quand il y a une forte intensité.
Merci à Rachel Saïdi pour sa disponibilité !
Note :
1 Nous réalisons cet entretien à l’issue du dernier match de préparation, contre Issy, au Stadium, le 31 août.
Sauf indication autre, toutes les photos sont créditées LOSC.
Posté le 13 juillet 2019 - par dbclosc
Patrick Collot : « Ce n’est pas parce qu’on est discret qu’on n’a pas de caractère »
Deuxième partie de notre entretien avec Patrick Collot, dans laquelle il revient sur ses reconversions après sa retraite des terrains au cours de la saison 2001/2002.
La première partie est à lire ici !
Tu as terminé ta carrière de footballeur au cours de la saison 2001/2002. Dans quelle mesure as-tu préparé ta reconversion ?
Je n’y ai pas véritablement réfléchi. Lors de la saison 2001-2002, avant la trêve, Vahid me convoque dans son bureau. À cette époque, le club était en construction et il fallait tout structurer. Vahid m’évoque clairement la situation : « Patrick, tu es en fin de contrat en fin de saison, je veux créer une cellule de recrutement ». Une seule personne était éventuellement chargée d’aller voir les adversaires à l’époque : c’était Marcel Campagnac. Et donc Vahid poursuit : « moi je pense que c’est le bon moment : tu vas sur tes 35 ans, réfléchis, je te laisse les vacances, durant la coupure entre Noël et nouvel an, mais si ça t’intéresse, je voudrais que tu intègres la cellule de recrutement ». C’est vrai que je commençais un peu à m’essouffler car je jouais de moins en moins ; je m’entraînais mais je n’avais pas beaucoup de temps de jeu, donc c’était de plus en plus fatigant de toujours donner physiquement et psychologiquement, et de ne pas avoir beaucoup de temps de jeu. C’était une décision difficile, car quand on est joueur, se dire qu’il faut arrêter… Et puis je pensais que j’irais jusqu’à la fin de la saison. Ensuite, si on ne m’avait rien proposé, je serais peut-être parti en deuxième division ou en National. J’ai discuté avec Emmanuelle, mon épouse, et on a décidé de passer à autre chose, en cours de saison. C’est-à-dire que je suis parti en vacances fin 2001 en tant que joueur du LOSC, et je suis revenu début 2002 en tant que membre de l’encadrement. Vahid a voulu me remercier par rapport à tout l’investissement, tout le travail, il m’a donné la possibilité de travailler dans une autre fonction et de me reconvertir à l’intérieur du club. Donc j’ai saisi cette opportunité, ce qui m’a permis par la suite de faire maintes choses au club. C’était une décision importante, une décision qui m’a permis d’être là où je suis encore.
Comment as-tu vécu cette transition entre tes deux carrières ?
Au début ça m’a fait un bien fou : de ne plus me lever le matin, de ne plus aller faire les efforts, de ne plus aller courir… Et puis de découvrir un autre travail ! Et au bout de 2-3 mois, j’ai eu le blues. Je me suis demandé : est-ce que j’ai pris la bonne décision ? Le vestiaire me manquait. Quand on s’occupe du recrutement, on s’en va à droite, à gauche, on regarde des matches, on prend des notes, mais on est tout seul, on n’est plus avec les équipiers, les copains, on ne vit plus les déceptions et les victoires. Pendant quelques mois, jusqu’à la fin de la saison, j’ai eu des difficultés. Puis petit à petit, les choses se font et se normalisent.
« Vahid Halilhodzic et Claude Puel m’ont jugé à l’aune de mon travail »
À la fin de cette saison, Vahid Halilhodzic s’en va, et Claude Puel arrive. Est-ce que ça a changé quelque chose pour toi ? Comment s’est faite la rencontre ?
Ça a été encore compliqué… En tant que joueur, j’avais un fonctionnement dans le vestiaire, j’étais là pour faire vivre le groupe car j’étais la personne désignée pour faire ça, et j’avais donc une relation particulière avec l’entraîneur. Quand Claude Puel est arrivé, première rencontre que j’ai eue avec lui (rires) : je dis bonjour, je me présente, et Claude Puel a cette réflexion, je m’en souviendrai toute ma vie : « Ah oui, c’est toi le bras droit de Vahid Halilhodzic… ! ». Je prends sur moi… Et comme je suis franc et droit, je lui réponds : « je ne suis le bras droit de personne ! Moi j’étais là pour que le groupe et le club fonctionnent le mieux possible. Mais si vous estimez que travailler à faire fonctionner un groupe dans un vestiaire le mieux possible avec l’entraîneur, c’est être le bras droit de Vahid Halilhodzic, vous en avez le droit… ». Et on s’est séparés comme ça. Je me suis dis « oulalala, je ne vais pas faire long feu, je crois qu’il va me virer dans les quelques semaines ou quelques mois qui vont arriver ! ». Et petit à petit, toujours pareil : en travaillant, en m’investissant pour le club, sans penser à autre chose, ça m’a permis de pouvoir continuer au recrutement. L’intelligence de Vahid Halilhodzic et de Claude Puel, c’est de ne pas avoir écouté ce qui avait été dit à mon égard. C’est de juger une personne en fonction du travail qu’elle fait. Donc même fonctionnement : j’allais voir des adversaires, on faisait des montages vidéos, on les présentait à l’entraîneur qui, lui, les présentait au groupe. On échangeait, on discutait, et ça a créé de la proximité. Il s’est aperçu de qui j’étais. Vahid Halilhodzic était parti, Patrick Collot était toujours là et travaillait toujours pour le club.
Et votre relation est même devenue si forte que tu es devenu son adjoint quelques années après, à Lille puis à Lyon.
Laurent Roussey, qui était adjoint de Claude Puel, a eu l’opportunité de partir à Saint-Etienne. Moi, j’étais au recrutement depuis 4 ans et, en plus, sur les deux dernières années (de 2004 à 2006), je m’occupais aussi des 16 ans, puis des 15 ans. Avec les 16 ans on était descendus cette année-là. Donc j’étais à la formation, j’allais aussi voir des matches, je m’occupais des jeunes le dimanche, je ne m’arrêtais jamais. Quand Laurent Roussey part, j’étais au recrutement, à Toulon, au festival Espoirs, et Claude Puel m’appelle. Je pensais qu’il m’appelait pour que je lui dise quels joueurs je voyais. Il me demande : « quand est-ce que tu rentres ? Est-ce qu’on peut se voir ? ». Je me demandais ce qu’il me voulait, est-ce que j’avais fait quelque chose de mal ? Je rentre du tournoi de Toulon, il vient me chercher à la gare, on se rend à mon domicile, et c’est là qu’il me dit : « j’aimerais que tu deviennes mon adjoint ». Je lui ai dit que je voulais bien l’aider, l’accompagner, mais que je n’avais aucune expérience et qu’il fallait me former. Il m’a dit « pas de problème », et c’est comme ça que je suis parti en tant qu’adjoint avec Claude Puel. Donc j’ai fait 2 ans à Lille et après, on est partis à Lyon. Après j’ai été un peu au chômage, et je suis remonté dans le Nord. Jean-Michel Vandamme et François Vitali ont pensé à moi pour m’occuper dans un premier temps de la cellule de recrutement, et m’ont réincorporé dans le club. Donc ça a duré une année, ensuite je suis parti à Mouscron.
« Le partenariat avec Mouscron, un projet intéressant dont on n’a malheureusement pas pu démontrer le bénéfice »
Sur Mouscron, comment tu voyais le projet ? L’objectif est de former des jeunes pour le LOSC, c’était la nouvelle politique du club ? C’était une sorte d’équipe réserve améliorée.
Oui. Je suis arrivé au moment où Rachid Chihab venait de faire monter l’équipe en première division. Il voulait étoffer son staff et a pensé à moi pour l’épauler à Mouscron, par rapport à mon expérience avec Claude Puel. Le but de ce projet, c’était de faire jouer les jeunes qui étaient aux portes de l’équipe première mais qui ne pouvaient toutefois pas prétendre y jouer, parce qu’ils n’avaient pas complètement l’expérience, la maturité. Il s’agissait de leur apporter, dans un championnat différent mais qui est quand même la première division belge, une certaine expérience pour les préparer, pour les développer, au lieu de jouer en CFA, ou Nationale 2 maintenant.
Quel bilan en tires-tu ?
C’était une très bonne idée, quelque chose de vraiment très intéressant. Malheureusement, on n’a pas pu démontrer le bénéfice de ce fonctionnement car le club a vendu Mouscron trop tôt. Le coût, le fonctionnement étaient assez importants, et le club a voulu arrêter tout ça. On a fait une année en première division, et le club a été vendu. Il aurait fallu rester 2 ans, 3 ans, 4 ans, pour que ces jeunes joueurs, qui commençaient à prendre un peu de consistance, de maturité, d’expérience dans leur jeu, puissent renforcer l’équipe du LOSC, ou être vendus dans des clubs belges pour rentabiliser le projet. Mais c’était une très bonne expérience. J’ai adoré participer à ce championnat. C’est très différent de la France, il y a en Belgique une convivialité, une proximité qui est complètement différente du fonctionnement du championnat français, qui lui est beaucoup plus cadré, avec des obligations.
Ça rappelle un peu la deuxième division de la fin des années 1990 en France. Quand on va à Mouscron, on se rappelle un peu Grimonprez.
Quand je suis arrivé ici à Lille et qu’on jouait à Grimonprez, même en première division, il y avait une proximité avec les gens ! Quand on sortait, on était au milieu des supporters, on allait en haut fêter les matches avec les partenaires : ça a existé à Lille. Maintenant, c’est beaucoup plus compliqué, mais c’est l’évolution du football, partout, c’est beaucoup plus cadré : il y a moins de proximité, moins d’échanges, et surtout beaucoup plus d’intérêts. Mais la Belgique reste encore dans ce fonctionnement là qui est très agréable.
Jusqu’à ce que Rachid Chihab soit remercié en cours de saison et qu’il revienne à Lille, la première partie de saison est vraiment très bonne, parce que vous êtes dans la première partie de tableau, le maintien est presque assuré à la trêve… Puis Diaby est de retour au LOSC, Rachid Chihab et toi êtes aussi rappelés. Et les résultats déclinent fortement. Est-ce qu’il y a déjà des tensions ?
Une des raisons des mauvais résultats, c’est bien sûr le départ de notre meilleur buteur ! Il était capable de faire la décision. On avait aussi un joueur, Langil, sur le côté, qui avait fait un super début de saison, et qui après s’est un peu éteint. Il y eu des raisons au manque de résultats sur la deuxième partie de saison. Après, c’était une volonté du LOSC de rapatrier toutes les personnes qui avaient été mises à disposition.
Mais les tensions avec les dirigeants belges ont joué ? Ou avec les supporters, éventuellement ?
Oui, quand même. Disons qu’on sentait que le club de Mouscron voulait reprendre son indépendance et récupérer son identité, car il était tout de même sous la tutelle du LOSC. Mais c’est compréhensible : ils ont envie d’être autonomes et d’exister par eux-mêmes. C’était une évidence que, sur la durée, ça ne tiendrait pas. La direction a voulu changer l’entraîneur, donc elle a mis une autre personne à la place, ça n’a pas fonctionné… Je ne souhaitais pas quitter Mouscron, ne serait-ce que parce que pour moi, il est hors de question de quitter un club ou un groupe qui est difficulté : c’est en dehors de mes principes. Mais je suis parti avec Rachid Chihab puisqu’on nous l’a imposé, et je suis revenu pendant 2 mois et demi au LOSC, au recrutement. Et finalement, au bout de 2 mois, comme ça ne fonctionnait pas et que Mouscron était en danger, on m’a demandé d’aller épauler Fernando Da Cruz. J’ai accepté tout de suite.
Mais ce qui est étrange, c’est que Mouscron souhaite retrouver une autonomie, une indépendance, mais ils ne l’ont retrouvée que quelques mois, car ils ont été vendus très rapidement ensuite. Donc ils t’enlèvent, ils enlèvent Rachid, ils enlèvent Abdoulaye Diaby mais au final, vous êtes remplacés par quelqu’un du LOSC, et Diaby est remplacé par Ronny Rodelin.
À l’époque, Fernando Da Cruz n’était pas du LOSC : il appartenait au club de Mouscron. Nous, avec Rachid, on était du LOSC, mis à disposition pour travailler à Mouscron. Mais toutes les ressources mises à disposition par le LOSC avaient été rapatriés : Stéphane Pichot, Rachid Chihab, l’entraîneur des gardiens et moi. C’était la volonté du club par rapport à la demande des dirigeants de Mouscron. Il y a eu des grosses difficultés sur la deuxième partie et on s’est sauvés miraculeusement.
Sur un but de Ronny Rodelin !
Oui, et aussi le manque de victoire de nos adversaires directs ! Sur le dernier match, si les autres gagnaient, on descendait. Mais on a perdu, et les autres ont perdu aussi. C’est beaucoup de réussite cette fin de saison.
Ce n’est pas l’année où le Cercle de Bruges mène 2-0 à la 90e contre Malines, et perd finalement 3-2 ? Si le Cercle gagnait, il se maintenait.
C’est possible oui. En Belgique, y a des choses qui sont incroyables. Incompréhensibles. Cette année, Mouscron s’est maintenu facilement avec une deuxième partie de saison vraiment intéressante. Autrement, chaque année, ils se sont sauvés dans les dernières journées. Mais si Mouscron réussit à être là où il est aujourd’hui, c’est aussi grâce, pendant quelques années, à ce que le LOSC a mis à disposition : les structures, le recrutement, l’encadrement. On s’entraînait à Luchin. Le dernier entraînement, la veille de match, on allait le faire à Mouscron avec le point presse et on jouait à Mouscron, autrement toute la semaine on était à Luchin. Je regarde toujours car ça a été une bonne expérience, avec pas mal de joueurs de Lille qui ont été mis à disposition pour les développer comme Arnaud Souquet, Nolan M’Bemba, Adama Traoré, Sanaa Altma… Mais malheureusement, le club n’a pas pu assumer financièrement, ou n’a pas voulu patienter suffisamment de temps pour développer cette idée-là.
« Je suis un serviteur. On a besoin de moi ? Je suis là »
Tu es donc de retour au LOSC en 2015. À un an d’intervalle, tu prends en charge deux fois l’équipe première de façon intérimaire, d’abord pour remplacer Hervé Renard, ensuite Frédéric Antonetti. On a bien compris, en tout cas on l’interprète comme ça, que tu sais pousser des gueulantes dans le vestiaire, mais tu gardes l’image d’un homme discret, et là on imagine que l’exposition est incomparable.
Oui, bien sûr. Bon, la première expérience a été très courte : je n’ai fait qu’un match, ça n’a pas été une exposition très importante. M. Seydoux et M. Vandamme m’ont demandé de pallier à ce moment de transition, ce que j’ai fait avec le plus grand plaisir, avec mes qualités et mon fonctionnement. J’ai toujours été à disposition du club. Après le départ de M. Antonetti, le deuxième intérim a été plus long, et là oui, c’est vrai que médiatiquement, c’est une autre exposition et c’est complètement différent. Après, l’exposition médiatique, moi je n’y suis pour rien. C’est le fonctionnement du foot, c’est les journalistes, c’est tout ce qui est autour, ça fait partie du métier. Mais là encore, on m’a demandé de pouvoir pallier à cette situation, ce que j’ai fait le plus normalement. J’ai essayé de sortir le club d’une situation difficile. De plus, c’était la revente du club, un moment particulier, donc les choses étaient assez floues. Ça s’est fait naturellement. Après oui, je suis quelqu’un de discret mais j’ai des convictions, j’ai un fonctionnement, j’ai un vécu, j’ai des idées. Ce n’est pas parce qu’on est discret qu’on n’a pas de caractère.
Ce n’est pas ce qu’on voulait dire !
Non, non ! Moi je suis respectueux, je fais bien mon travail, je ne suis pas là pour écraser les autres, quand on fait appel à moi, je suis présent. Je suis un…. (il réfléchit) Je suis un serviteur. Je me définirais comme ça. On a besoin de moi ? Je suis là. Je ne réclame pas, je ne revendique pas. Les choses arrivent si elles doivent arriver, naturellement, par mon travail, par mon fonctionnement, par ma personne. J’ai toujours agi comme ça, ça m’a toujours réussi et je ne changerai pas. On m’a éduqué ; mon père, ma mère, ma famille m’ont inculqué des valeurs, et j’applique ce qu’on m’a donné, la richesse qu’on m’a donnée. Ça convient, ça ne convient pas ; ça marche, ça ne marche pas. Mais je resterai qui je suis, avec mes valeurs et ce qu’on m’a donné. Après, il y a différentes choses, il y a différents fonctionnements, et il y a des choses auxquelles je ne peux pas adhérer. On reste soi-même, hein !
Tu penses à quelque chose en particulier quand tu dis ça ?
Au dénouement de mon histoire avec le LOSC ! Ce sont des choix d’hommes, de travail, des orientations de fonctionnement, d’entreprise. Ils arrivent, ils achètent le club, ils veulent mettre en place certaines choses.
« Personne ne m’enlèvera les moments extraordinaires vécus à Lille »
On a tous été surpris par ton licenciement l’an dernier.
C’est quelque chose qui a été très douloureux parce que quand on travaille, quand on s’investit pendant des années le mieux possible et qu’on en arrive à une telle situation… Après, il faut arriver à prendre un peu de recul et essayer de comprendre pourquoi les gens qui dirigent ont pris des décisions et ont envie de travailler avec d’autres personnes, avec un autre fonctionnement, avec d’autres idées. C’est aussi normal que ces gens puissent éventuellement penser différemment. J’admets volontiers que collaborer avec des gens qui ont travaillé ici pendant des années, avec une forte identité dans certains fonctionnements, soit délicat. Mais je pense avoir prouvé que j’étais capable de m’adapter et de travailler avec des personnes différentes, et ces personnes-là ont eu l’intelligence de patienter et d’attendre pour juger. C’est leur volonté, je la respecte parce que c’est leur projet, c’est leur investissement, c’est se donner la capacité de réussir avec les personnes qu’ils désirent, et de créer une nouvelle histoire. Quand j’analyse ça un an après, je me dis que c’est logique aussi de pouvoir mettre en place les choses et les personnes avec lesquelles on a envie de travailler. Mais je vous assure que quand j’ai appris que je devais quitter le club, ça a été très très douloureux. Aujourd’hui, c’est une déception mais il ne faut pas s’arrêter que sur ça.
Avec presque un an de recul, quel regard portes-tu sur tes années lilloises ?
Il y a eu des moments extraordinaires qui resteront à jamais gravés dans mon esprit, et ça personne ne pourra me l’enlever. Personne. Aujourd’hui, avec les copains avec qui on a vécu ça, quand on se rencontre, on est heureux et fiers de pouvoir discuter, d’échanger, de parler de tous ces bons souvenirs, ou mauvais, ces périodes difficiles de notre histoire. Ça fait partie du LOSC et ça n’a pas de prix. Tout ce que j’ai fait, tout l’investissement, tout le travail que j’ai donné dans ce club-là m’a marqué à vie. Parce que le LOSC restera toujours mon club, bien que ça se soit terminé de cette façon-là. Mais il n’y a rien de grave, je suis en bonne santé, tout va bien, ma famille est heureuse, c’est simplement la fin d’une histoire. On m’a donné la possibilité de faire plein de choses au sein de ce club, et ça je n’oublierai jamais. J’ai quasiment tout connu avec le LOSC, j’ai occupé pratiquement toutes les fonctions, sauf président ! J’ai rencontré des gens merveilleux, des présidents extraordinaires, Bernard Lecomte, Francis Graille, Michel Seydoux…. C’est une histoire très riche qui m’a permis de grandir, de me développer, d’être ce que je suis, d’avoir une expérience assez importante dans ce milieu. Quand je me retourne, je suis quand-même assez fier et heureux de ce que j’ai fait. C’est un pincement au coeur que l’histoire se finisse comme ça. Mais c’est comme ça, c’est la vie, c’est le football. Avant moi le club existait, après moi le club existera encore, mais je fais partie de cette histoire, et c’est une fierté.
« Là où je suis le mieux, c’est sur le terrain, avec les joueurs,
à faire ce que j’aime »
Entre le moment où tu quittes le LOSC et où tu arrives à Nantes, qu’est-ce que tu fais ? Est-ce que tu déconnectes ? Est-ce que tu suis un peu le football ?
Je suis allé voir deux matches à Lille en août et septembre, contre Guingamp et Nantes. Mais c’était difficile parce qu’on va dans un endroit dans lequel on a travaillé, on a vécu, et ne plus appartenir au club tout en étant dans son enceinte…. Donc après je n’y suis plus retourné et je regardais les matches à la télévision. Il faut pouvoir évacuer et le temps assouplit un peu les choses.
Retrouvailles avec Vahid à la rentrée, en septembre 2018. On a cru comprendre qu’il t’avait laissé une heure pour faire ton choix quand il t’a appelé …
Le LOSC m’a licencié au mois d’août. Je me suis donc inscrit au chômage et, peu après, Vahid a la possibilité de reprendre Nantes. Avec Vahid, on a eu une relation très particulière dans le fonctionnement, et il y a quelques temps déjà, quand je me suis reconverti entraîneur, il avait voulu qu’on puisse travailler ensemble pour des sélections nationales, mais moi j’étais dans mon environnement, avec mes enfants, mon équilibre familial, et partir dans des endroits un peu plus lointains, ce n’était pas ma tasse de thé. Là, je me retrouvais sans rien et quand il l’a su, il m’a appelé car il cherchait un adjoint. J’ai d’abord manqué son appel – j’aidais un voisin à déménager – puis je l’ai rappelé. Il était avec la famille Kita en train de tout mettre en place pour prendre la suite de M. Cardoso et il me dit : « c’est Vahid. Je suis avec le président Kita, est-ce que tu voudrais venir travailler à Nantes avec moi ? » Alors moi, surpris, je lui réponds : « sur le principe, oui, mais il faut quand-même que j’aille en discuter avec mon épouse et mes enfants » ; « Ah, non ! Non ! Non! Non ! Non ! Là, c’est pas possible du tout ! Là, tu as cinq minutes pour te décider ! » (Rires)
Cinq minutes !
Je lui dis : « je ne peux pas prendre de décision en cinq minutes. Il faut me laisser au moins une heure ou deux, il faut que je discute avec mon épouse, mes enfants, voir comment on peut s’organiser, si c’est possible ou pas, et je reviens vers vous » ; « Non ! Non ! Cinq minutes ! » ; Je dis : « Je ne peux pas » ; Il me dit : « Bon, ok. Mais le plus vite possible ». Donc, je suis rentré, j’ai discuté et puis une heure après je rappelais pour lui donner mon accord. Et dès le lendemain, je prenais la voiture et j’allais à Nantes. Ça s’est fait comme ça, sur les chapeaux de roue. Mais ça se fait souvent comme ça quand les gens sont déterminés.
Oui, mais cinq minutes, quand-même !
C’est du Vahid tout craché. C’était aussi une possibilité pour moi de passer à autre chose, de pouvoir me remettre un peu dans le bain. Je ne pensais pas rebondir rapidement, donc quand je suis parti à Nantes, j’avais vu jouer l’équipe mais je ne connaissais pas particulièrement les joueurs. La décision reste difficile car, du jour au lendemain, il faut s’organiser. Quand je suis parti à Lyon, c’était avec mes enfants et avec Emmanuelle. Cette fois, on a décidé qu’Emmanuelle et les enfants resteraient vivre ici. Ensuite, retrouver Vahid a été un grand plaisir. Nous avons un respect mutuel, sur les plans professionnel et humain. C’est un nouveau club, une nouvelle aventure, de nouvelles personnes… Mais ça reste du football. Que ce soit ici, à Nantes, à Lyon ou à Mouscron, ça reste toujours le même travail, la même finalité. Et là où je suis le mieux, c’est sur le terrain, avec les joueurs, à faire ce que j’aime.
Comment as-tu vécu cette saison à Nantes ?
Quand on est arrivés, Nantes était 19ème avec 6 points au bout de 9 journées. On a fait un premier match à Bordeaux où on prend trois buts : on s’est dit que ça allait être compliqué ! Et puis petit à petit, toujours pareil, avec le travail, la rigueur, l’exigence qu’a Vahid et l’adhésion des joueurs, ça prend progressivement. Mais si les joueurs n’adhèrent pas au projet, à ce qu’on propose, on n’est rien ! Quand on arrive dans ce genre de situation, je dirais presque que c’est à notre avantage car les joueurs sont plus à l’écoute, avec une volonté de se remettre en question, et de s’en sortir. On peut presque faire ce que l’on veut, et les joueurs ont adhéré. Le travail, la remise en condition ont permis de rebondir et de se repositionner. On a stagné assez longtemps dans une position assez fragile, avec seulement 6-7 points d’avance sur le premier barragiste, sans pouvoir vraiment en sortir. Puis au printemps, on a eu une grande réussite, à un moment où on s’y attendait presque le moins parce qu’on rencontrait des équipes comme Lyon, Paris, Marseille. On a eu de la réussite et on a réussi à s’en sortir et à faire une fin de saison plus tranquille. On en avait bien besoin par rapport à d’autres émotions qu’on a subies dans la saison.
« En tant qu’adjoint, on valide les choix de l’entraîneur principal. Mais c’est important de rester soi-même »
Comment on fait pour bien connaître un effectif en cours de saison, en si peu de temps ? Un effectif qu’on n’a pas choisi en plus.
La chance qu’on a eue, c’est qu’après notre premier match à Bordeaux, il y a eu une trêve internationale de 15 jours, si bien que lors de notre deuxième match, ça faisait déjà trois semaines qu’on était avec les joueurs. Au bout de trois semaines, en étant quotidiennement avec les joueurs, on voit assez vite leurs qualités. On ne sait pas encore ce qu’il en est des hommes, de la mentalité, de l’état d’esprit, mais ce temps nous a donné une première idée pour organiser un peu ce puzzle, trouver les meilleurs équilibres. Ce temps a été bénéfique puisqu’on a gagné trois matches d’affilée, certes contre des équipes qui n’étaient pas très bien classées non plus : Amiens, Toulouse et Guingamp. Ces quelques victoires nous ont donné un peu d’oxygène.
C’est sur le terrain qu’on apprend à connaître les joueurs quand on ne les connaît pas spécialement ou qu’on ne les pas beaucoup vu jouer. Le meilleur ressenti ce sont les matches et l’entraînement. La vidéo, c’est bien, c’est un complément, mais on ne ressent pas tout. Avec le temps, on connaît de mieux en mieux les joueurs, on discute, on partage, on parle de leur parcours : on essaie de connaître davantage les joueurs : ont-ils une famille, des enfants ? Ça prend du temps. Mais c’est très enrichissant de découvrir d’autres personnes et d’autres clubs.
Est-ce que la manière dont tu mènes ces échanges a évolué avec le temps, entre le moment où tu étais plutôt sur la fin de ta carrière de footballeur, une personne-relais, et aujourd’hui ? Est-ce que Vahid, ou Claude Puel, ou d’autres, ont eu une influence sur ta manière de faire ?
Disons que chacun est différent dans son management, son fonctionnement, son approche, et ça enrichit toujours de côtoyer ces personnes. Je n’ai pas eu la chance de connaître beaucoup Hervé Renard parce qu’il n’est pas resté longtemps, mais j’ai mieux connu Frédéric Antonetti, Claude Puel, Vahid Halilhodzic et Rachid Chihab, ce qui me permet de comparer, de comprendre. Toutes ces personnes m’ont apporté beaucoup, m’ont fait grandir, m’ont fait toucher du doigt certaines choses. En tant qu’adjoint, on est là pour valider le projet et les règles mises en place par l’entraîneur principal. Et il faut être fidèle à ça. C’est important de pouvoir garder ce cap et de rester dans le chemin tracé par l’entraîneur. Alors, je prends, je ne prends pas, je garde, je ne garde pas : chacun fait un tri. Après, on a sa sensibilité, la personne que l’on est. Je pense qu’il faut rester soi-même, avec ses valeurs, ses qualités et son fonctionnement. Je crois qu’au début, je n’étais pas tout à fait moi-même, parce qu’on veut tellement appliquer les choses à la lettre qu’on respecte trop les consignes. Ce n’est pas toujours bon. Donc je pense que je suis meilleur aujourd’hui que quand Claude Puel m’a pris comme adjoint ! Mais comme toute personne, dans n’importe quel travail : c’est une évolution.
« Claude Puel a sa part dans le titre de champion de France de 2011 »
Tu disais que tu avais commencé ta carrière après cette élimination de Toulon par Sète, quand des joueurs ont été écartés. Quand tu commences avec Claude Puel, ce n’est pas du tout la même situation parce que Claude Puel lance rarement un jeune par défaut : il a tendance à faire confiance aux jeunes et à les mettre en difficulté pour les faire progresser. Est-ce que cette philosophie de post-formation correspondait à ton approche, ou ton expérience faisait qu’un jeune pouvait arriver par défaut ?
Je n’avais pas véritablement de vision là-dessus. Claude Puel est un formidable développeur de talents par son travail, son abnégation, son professionnalisme, sa rigueur. Il va au bout de ses idées, et ça c’était extraordinaire pour le club. À une période très importante aussi pour le LOSC, il était la bonne personne au bon moment. Pourtant, au début, le club était en grande grande difficulté. Je me souviens à Grimonprez-Jooris, les « Seydoux démission ! », « Puel démission ! » ça a duré pendant des mois. Jusqu’à ce qu’à ce que ça bascule. Mais sur les jeunes : je sais qu’il faut faire confiance, parce que ce n’est que quand on donne au jeune la capacité de jouer en équipe première qu’on découvre s’il peut s’imposer. Il a beau avoir toutes les qualités, ou soi-disant des qualités qui sont pas suffisantes pour jouer au-dessus, tant que on n’a pas donné la chance au gamin de s’exprimer en première division, on ne sait pas ce qu’il est capable de faire. Sauf, bien sûr, des grands talents comme Eden Hazard qui crèvent l’écran, là ça pue le football ! Ces joueurs-là sont programmés, et on ne fait qu’accompagner. Mais il y a des joueurs pour qui on doit forcer un peu le passage, ce que fait très bien Claude Puel. Il a été fondamental dans la réussite du club. Pour moi, Claude Puel a sa part dans le titre de champion de France de 2011, même si il n’était plus là. Après, évidemment, Rudi Garcia a sa propre réussite : il a amené sa patte et est parvenu à faire jouer cette équipe. Il a aussi amené des joueurs tels que Moussa Sow et Gervinho. Mais l’ossature du groupe était là, elle a été créée avant. Rudi Garcia a très bien su profiter de ce travail-là, mais c’est un travail sur des années, d’Halilhodzic, de Puel, puis de Garcia.
C’est aussi notre avis que Claude Puel a joué un rôle important dans le titre de 2011.
On peut même remonter jusqu’à Vahid Halilhodzic, qui amène la première Ligue des Champions, et donc une dynamique, une possibilité au club de grandir. Après, Claude Puel arrive à faire deux Ligues des Champions. Rudi Garcia en fait deux, puis encore une avec René Girard. C’est quand-même formidable ! On ne s’en rend peut-être pas compte mais, sur les quinze ou vingt dernières années, le LOSC est un des clubs les plus performants de France ! Des Ligues des Champions tous les deux-trois ans, c’est quand-même merveilleux !
Quand, comme nous trois, on a découvert le LOSC dans les années 1990 avec ces soirées à 0-0 à Grimonprez-Jooris, effectivement, on n’imaginait pas vivre ça. On voit le pendant avec notre voisin lensois. Quand on était enfants, c’était eux au sommet, c’était eux que les copains supportaient…
Tout tourne ! Quand on était en deuxième division, je suis allé voir un match à Lens. J’étais dans les salons VIP et une personne de Lens s’approche, on discute. Et cette personne a eu une réflexion : « ouais, mais à Lille, c’est un club de ratés ». Comme ça ! « C’est un club de ratés. Et ça restera un club de ratés ». Ça a été très difficile à entendre. Je suis resté calme, je n’ai rien dit. Bon, à l’époque on était en deuxième division, on se battait pour monter et Lens était très haut, donc je n’allais pas polémiquer sur quoi que ce soit, mais je m’en souviendrai toute ma vie. Maintenant, Lille, depuis des années, est en haut de l’affiche et Lens a du mal à sortir de la deuxième division. Mais ça peut changer, toujours.
Tu as un peu de repos mais est-ce que tu es impliqué dans le mercato de Nantes, même à distance ?
Oui. Une cellule à Nantes s’en occupe mais je suis impliqué en fonction des joueurs. Vahid me demande de regarder certains joueurs, par exemple issus de pays étrangers, qu’on ne connaît pas très bien. On a les moyens de visionner ces joueurs en vidéo et exprimer ce qu’on ressent. Sur certains profils, Vahid m’appelle, me demande de passer un peu de temps pour visionner et lui dire ce que je pense. Ça permet de croiser les informations et le ressenti entre la cellule, Vahid et moi, pour se tromper le moins possible. En sachant que le recrutement, c’est très difficile, même quand on a beaucoup d’argent ! C’est une phase très importante de la saison. Si on réussit notre recrutement, on réussit notre saison. Si on rate notre recrutement, on va rater notre saison.
Est-ce que tu as suivi la saison du LOSC ? Quel regard portes-tu sur elle ?
Cette année, le LOSC a rectifié ce qui avait été mal fait l’an dernier : ce qui ne fonctionnait pas ou très peu l’année dernière a fonctionné cette année. Avec Bielsa, le LOSC a recruté des joueurs de qualité : Thiago Mendès, Araujo, Pépé…. Mais ils n’ont pas su – ou Bielsa n’a pas su – mettre de joueurs suffisamment expérimentés à des postes-clés pour encadrer les jeunes joueurs de talent. Cette année, ils sont pris Fonte : une grande réussite ! Celik : très grande réussite ! Bamba, Ikoné, Rémy, Leao… Tous ces joueurs ont apporté une plus-value et une sérénité. La paire Xeka/Mendès a été très intéressante et a mis en valeur tous les talents recrutés en 2017.
L’an dernier, Christophe Galtier a sauvé le club de justesse, ce n’était pas pour autant le plus mauvais entraîneur du monde. Et cette année, il a été élu meilleur entraîneur français par l’UNFP, mais pour moi, il n’est pas le meilleur entraîneur du monde non plus ! Tout en haut ou tout en bas : ce décalage-là ne me plaît pas. La réussite, ce sont aussi les joueurs, leurs qualités. Il faut saluer le recrutement de Campos et des personnes qui ont réussi à rééquilibrer l’équipe en fonction des besoins pour être le plus performant possible. Il faut être intelligent et lucide : analyser les manques et trouver les joueurs adéquats, aux bons postes, aux bons endroits pour que l’entraîneur puisse avoir les meilleurs équilibres possibles. La grande réussite, c’est ça.
Est-ce que c’est une correction des erreurs qui ont été faites l’année dernière, ou une correction des erreurs que Bielsa a faites l’année dernière ?
Je ne sais pas qui prenait les décisions ou qui intervenait. Est-ce que Monsieur Bielsa doit porter toute la responsabilité de la saison dernière ? Ou le club en général, avec toutes ses composantes ? Je pense que c’est un peu tout le monde, mais c’est difficile de juger. En tous cas, ils sont su rectifier pour être plus performants, et très rapidement. C’est tout à leur honneur d’avoir eu ce jugement et cette lucidité. Et ça, c’est tout un travail aussi ! De plusieurs personnes, pas que de l’entraîneur : du recrutement, des prises de décision d’un club en général avec toutes ses composantes.
Comment as-tu vécu le match contre Lille en mars ? Nous on a beaucoup aimé ! (rires)
Alors moi j’ai détesté ! (rires) J’ai dit : « c’est pas possible ! C’est pas possible ! ». C’est la seule fois où je suis rentré dans le vestiaire deux minutes avant la fin. Je n’avais pas envie de voir la joie des Lillois et du banc lillois dans cette situation-là. Moi, j’avais très envie de battre Lille, je vous l’avoue ! Malheureusement on a perdu et en plus on menait 2 à 0, c’est encore pire. Tant mieux pour Lille, tant pis pour nous. C’est notre faute.
On s’est dit que c’était l’esprit de Vahid qui rôdait encore autour du LOSC, parce qu’un scénario comme ça … trois buts en dix minutes, retournement de situation, pénalty raté à la fin…
On a fait des fautes individuelles sur certains buts, il y a eu des prises de risque inutiles, mais ça fait partie du jeu. Les Lillois n’ont pas volé leur victoire, mais c’est vrai que c’était un match particulier. Et, incroyable, ce sera encore particulier pour la reprise du championnat, avec Lille/Nantes !
Un grand merci à Patrick Collot pour sa disponibilité, son accueil et sa gentillesse.
Posté le 12 juillet 2019 - par dbclosc
Patrick Collot : « La réussite, c’est la qualité des hommes »
Nous poursuivons les rencontres avec nos idoles du passé : après Fernando D’Amico, Grégory Wimbée, Arnaud Duncker, Joël Dolignon et Roger Hitoto (rappelons que nous avons aussi des idoles du présent chez les filles avec Rachel Saïdi et Silke Demeyere), c’est désormais vers Patrick Collot que nous nous sommes tournés. Parce que nous gardons un excellent souvenir du joueur qu’il a été à Lille, de 1995 à 2001, que ce soit pour ses performances purement sportives ou pour son rôle au sein du groupe, notamment après l’arrivée de Vahid Halilhodzic ; et aussi un excellent souvenir de l’homme, de son attitude, et des valeurs qu’il a affichées dans des périodes parfois difficiles, aussi bien sportivement qu’humainement : nous avions déjà déclamé notre admiration dans cet article.
Rendez-vous a été pris le 22 juin, jour de ses 52 ans, durant la trêve (relative), avant que le FC Nantes ne reprenne l’entraînement.
Patrick Collot est l’un des rares joueurs, avec Pascal Cygan, Djezon Boutoille et Christophe Landrin, à avoir connu le LOSC avant et après le passage en D2, de 1997 à 2000 : à ce titre, il est un observateur privilégié de l’évolution sportive du club, la plus évidente aux yeux du grand public, à la fin des années 1990. Dans la première partie de notre entretien, c’est davantage sur cet aspect que nous nous arrêtons : Patrick y relate son parcours, d’Avignon à Lille en passant par Toulon et Martigues , jusqu’à sa retraite sportive en 2001/2002. Bien entendu, on s’arrête plus longuement sur la période lilloise et les émotions diverses qu’il y a connu : l’occasion de se rappeler ses débuts, pas faciles, avec Jean Fernandez en 1995 ; le maintien miraculeux obtenu à l’issue de la saison avec ce but invraisemblable au Parc des Princes ; les deux visages montrés par l’équipe en 1996/1997, et la descente ; les moments difficiles en D2 et la renaissance, du titre de D2 jusqu’à la Ligue des Champions, avec Vahid Halilhodzic et Bernard Lecomte. En témoignant sur son parcours professionnel et en le reliant à quelques épisodes de sa vie personnelle, Patrick Collot nous a confirmé tout le bien qu’on pensait de lui : intègre et authentique.
On s’en rendra aussi compte dans la deuxième partie de l’entretien, davantage centrée sur son après-carrière footballistique et ses reconversions en tant que recruteur puis entraîneur. Patrick nous dévoilera ici des éléments plus analytiques sur son travail actuel (la gestion d’un groupe, le recrutement, le partenariat entre le LOSC et Mouscron, la relation aux entraîneurs qu’il a côtoyés : C. Puel, R. Chihab, F. Antonetti, V. Halilhodzic) et sur des évolutions plus générales du football. On a aussi évoqué la fin de l’aventure avec le LOSC au cours de l’été dernier : un épisode douloureux, qui trahit l’attachement qu’il porte au club, toujours.
Rendez-vous le 11 août à 15h pour retrouver avec grand plaisir Patrick au Grand stade, mais sur le banc nantais !
On va commencer très classiquement : comment as-tu démarré le football ?
Depuis tout petit, je jouais dans la cour de l’école, et dans le club de mon petit village dans le sud de la France, avec des copains de classe, jusqu’à l’âge de 14 ans, c’est-à-dire jusqu’en en cadets première année. J’avais certainement quelques qualités supérieures à la moyenne mais je n’étais pas destiné à faire une carrière professionnelle : je n’en avais même pas l’idée ! C’est alors que le district Rhône-Durance, qui était le district des alentours, organise une détection. Une détection très particulière, puisque le district demande à tous les petits clubs (puisqu’on était un petit club, on était au plus bas niveau) d’y envoyer leurs trois meilleurs joueurs. J’en faisais partie, et je me retrouve avec une centaine de gamins. À l’arrivée, 20 joueurs, dont je faisais partie, ainsi qu’un joueur de mon équipe, ont été conservés. Dans la foulée a eu lieu une autre détection contre la sélection Rhône-Durance, constituée des meilleurs joueurs du district. Je joue une mi-temps avec la sélection créée par les petits clubs au poste d’attaquant, et je marque un but. À la mi-temps, on vient frapper au vestiaire et on me dit : « on vient chercher Patrick Collot, il faut qu’il passe dans l’autre équipe ! ». Alors je passe de l’autre côté et je change de maillot. Et je marque ! Le match s’est terminé sur ce 1-1.
« Une carrière professionnelle ne tient à rien du tout »
Et c’est donc là que tu es « repéré » au niveau du district ? Que se passe-t-il ensuite ?
Il y avait là un entraîneur, qui n’était pas du district, mais de la MJC Avignon, qui était le meilleur club de jeunes de la région, d’où sont sortis Eric Di Meco, ou Laurent Paganelli. Il vient voir mes parents, qui étaient présents, et leur demande si je pouvais aller jouer dans ce club-là. Mes parents me l’ont autorisé. J’ai joué donc deux ans là-bas : d’abord un an en cadets 2e année et en cadets nationaux, donc le plus haut niveau, on jouait contre tous les clubs professionnels de la région : Nîmes, Nice, Monaco ; et une deuxième année en Juniors 1e année. Pendant ces deux années, j’avais un ami avec qui je me rendais souvent aux matches. Il a su en fin de saison qu’un joueur de notre équipe allait faire une détection à Toulon. À l’époque, Toulon venait de monter en D1 et devait créer son centre de formation, c’était une obligation. Et donc cet ami me dit : « Patrick, viens, on va demander si on peut faire la détection ». Je lui ai répondu : « qu’est-ce que tu veux qu’on aille faire à la détection ? Si tu veux, demande… Et si tu as l’autorisation, je t’accompagne ». Et finalement, comme Toulon était en recherche de jeunes joueurs, la MJC Avignon a été autorisée à envoyer trois joueurs au lieu d’un. Alors je pars faire cette détection de trois jours, et Toulon me recrute. C’est comme ça que je suis parti en centre de formation. Mais loin de moi l’idée de partir en centre professionnel ! Je pensais que ce n’était pas accessible. Moi, j’étais dans un petit village, j’avais mes amis, j’avais l’école. Je faisais du foot avec mes copains et voilà… Mais cette opportunité m’a permis de partir en centre de formation, alors que ce n’était pas dans mes projections. A partir de là, j’ai travaillé, puis Toulon m’a fait signer professionnel après quelques années, puis j’ai été aspirant, stagiaire…
Tu es lancé par Rolland Courbis. Dans quelles circonstances tu démarres en pro ?
Oui, ayant fait toute ma formation à Toulon, c’est Rolland Courbis qui m’a lancé. J’étais en fin de contrat stagiaire et vers le mois de mars-avril 1988, il y avait un match de Coupe de France contre Sète, en aller-retour. Sète était en 2e division, Toulon en 1e. Le match se passe mal, Toulon perd 2-0 à Sète. Au retour, Toulon gagne 2-0 mais perd aux penalties1. Rolland Courbis, en fin de saison, par rapport à cette non-qualification, écarte quelques joueurs de l’équipe première et fait appel à des jeunes. Et donc il fait appel à moi, et à d’autres. Et je fais mon trou, j’arrive même à marquer dès mon deuxième match, à Laval. Mais s’il y avait pas eu cette élimination, je ne sais pas s’il y aurait eu la volonté de m’inclure dans l’équipe première. Peut-être que je n’aurais pas percé, que je serais parti ailleurs. En tout cas, petit à petit, je passe pro, et je suis resté quelques années à Toulon. Mais le club a déposé le bilan, et je suis parti à Martigues.
Lorsqu’on va voir d’anciens joueurs et qu’ils nous parlent de leur parcours, on a l’impression qu’une carrière professionnelle tient à une série d’événements, de circonstances, si ce n’est de hasard…
Je ne connais pas l’histoire de tout le monde, mais je pense en effet que ça ne tient à rien du tout ! Il y a du travail, mais ce sont toujours des rencontres, des connaissances qui permettent de s’orienter. Mais si je suis aujourd’hui avec Vahid Halilhodzic à Nantes, c’est parce que Vahid me connaît de notre époque au LOSC !
Il y a forcément des qualités footballistiques au départ.
Oui. Mais aussi des rencontres. Le hasard des rencontres a fait que je suis devenu joueur professionnel. Bien sûr que si je suis devenu joueur professionnel c’est parce que j’avais certaines qualités ! Mais le fait d’être joueur professionnel, c’est plein de rencontres, et ça ne tient à rien. Ça ne tient pas du football.
« Rester dans le Sud, c’était la facilité. Je n’avais pas la bougeotte »
Revenons à Toulon : tu l’évoquais, le club a été rétrogradé sportivement et également administrativement. Est-ce qu’en tant que joueur, tu avais vent de toutes les « affaires » autour du Sporting Club de Toulon ?
J’étais jeune et je ne m’occupais pas de tout ça… Tout ce qui se passait autour, c’était un peu occulte mais je n’y faisais pas attention. Mon but était de jouer et d’être plus performant. Le club a eu des problèmes financiers, des problèmes de « caisse noire » a déposé le bilan. Certaines personnes ont payé en justice : Rolland Courbis a été emprisonné à cause de ça. Toulon, c’était un club dans le sud de la France qui n’était pas toujours très clair avec les personnes qui dirigeaient… Je suis parti à Martigues.
L’équipe de Toulon, saison 1992-1993
Quand tu choisis Martigues en 1993 , tu as d’autres propositions ?
J’ai eu quelques possibilités, notamment venant de Newcastle, qui s’intéressait à moi quand j’étais à Toulon. Mais ça me faisait peur d’aller à l’étranger, avec une nouvelle langue. Et Nantes aussi ! Patrice Rio voulait que je parte à Nantes juste avant que je n’arrive à Lille.
Donc Martigues, c’était la facilité : je suis un enfant du Sud ! Je pouvais rentrer chez moi très facilement, j’habitais à côté de Saint-Rémy-de-Provence à 45mn. Toulon, c’était 1h15, 1h20 de voiture. Ça me faisait peur de partir loin, parce que j’avais mes attaches, mes connaissances, mes amis, mon fonctionnement. Donc un club juste à côté, ça m’allait bien ! Je n’avais pas la bougeotte.
Quels souvenirs gardes-tu de ton passage à Martigues ?
Je suis resté deux ans là-bas, de 1993 à 1995. Je suis venu de Toulon avec Philippe Anziani, on a pris le même chemin. J’étais aussi avec Thierry Rabat, que je connaissais depuis quelques années. En 1995, après une bonne saison [Martigues termine 11e], Martigues voulait me refaire signer. Mais je n’étais pas satisfait des conditions financières. Je n’avais pas un gros salaire, et on me proposait de le diminuer. Etant un peu orgueilleux, je suis parti. Un autre entraîneur est arrivé pour apporter un peu plus de plus-value à l’équipe, mais bon… l’année d’après ils sont descendus !
« À Lille, j’ai découvert un fonctionnement plus professionnel »
C’est donc là que tu prends la direction de Lille.
Thierry Rabat venait de signer ici à Lille, avec Jean Fernandez comme entraîneur. En échangeant avec Thierry Rabat, il demande s’il ne connaîtrait pas des joueurs qui pourraient jouer tel rôle… Et Thierry dit : « Patrick Collot pourrait ! ». Donc Monsieur Fernandez, par l’intermédiaire de mon agent, me propose de venir pour faire un essai2. Et moi, fier, j’ai dit : « jamais de la vie je n’irai à Lille ! Il fait toujours froid, il pleut ! Et en plus ils veulent me faire faire un essai ? Mais qu’ils aillent se faire voir ! ». Bon, moi, je n’avais pas dépassé Avignon : le nord c’était Valence ! On se fait des idées, on a des clichés : quand on vient du Sud, on parle toujours des régions au-dessus comme étant invivables…
Mon agent me dit de réfléchir. Sur le coup j’étais un peu énervé, mais après un week-end de réflexion, j’ai accepté. Ça ne coûtait rien. Je suis parti faire un essai de trois jours, et M. Fernandez m’a engagé, mais pas comme attaquant. C’est lui qui m’a reconverti milieu excentré, ou milieu à l’intérieur du jeu, et pas du tout attaquant comme j’étais à Martigues ou à Toulon. Voilà comment je suis arrivé à Lille. C’était une remise en question. Partir dans le Nord comme ça, loin de notre famille… Je suis arrivé avec mon épouse et ma petite fille, qui avait un an et demi. Et en 1995, il a fait un été de folie, un soleil jusqu’en octobre, novembre… C’est donc ça le Nord ?! On m’a toujours dit des bêtises ! Bon, après j’ai un déchanté, même si je me suis aperçu qu’il ne pleut pas tout le temps dans le Nord (rires) !

Les premières recrues de l’été 1995 : Joël Germain, Patrick Collot, Pascal Cygan et Thierry Rabat
Quelle image avais-tu du LOSC avant d’y venir, et quel club as-tu trouvé ?
J’ai découvert un autre fonctionnement. Parce qu’à Toulon et Martigues, on était très…familiaux. On ne nous lavait pas les affaires ; on avait tous des affaires différentes. Quand je suis arrivé à Lille, notre casier nous attendait au stade. Quand on arrivait, on le prenait, on allait se déshabiller, on se changeait et on le remettait, et tout était pris en charge par un intendant. Je trouvais que c’était le top niveau, je découvrais un autre métier ! Chaque fois que je partais de chez moi, j’avais l’impression d’oublier quelque chose : « J’ai oublié mon sac ! Ah mais non, les affaires sont au club ! ». C’était une progression dans l’approche, dans un club plus professionnel. Et puis j’ai trouvé des personnes très attachantes. Il y a des qualités, des mentalités dans le Sud, mais il y en a aussi dans le Nord. Je me suis très bien adapté dans l’équipe et dans le club. Ca ressemblait à mes valeurs, à mon fonctionnement et c’était très agréable de trouver autre chose.
Et au-delà du côté sportif, le club souffrait à l’époque d’un gros déficit d’image, les dernières années avait été marquées par des problèmes financiers, une grande instabilité au niveau administratif, et le club ne pouvait recruter que des joueurs en fin de contrat, comme toi. Est-ce que ces incertitudes étaient une crainte en tant que joueur ?
Honnêtement, je n’avais pas cette connaissance de l’histoire du club. Je ne savais pas qu’il y avait des problèmes. On me proposait un contrat, et comme mon objectif était de venir jouer au foot en première division et de découvrir autre chose… Grâce à Thierry Rabat, mon intégration a été facilitée. Puis Jean-Marie Aubry nous a rejoints, on logeait à l’hôtel ensemble et on est restés amis : il est le parrain de mon premier fils. Plein de choses se sont créées très rapidement, mais je ne savais pas du tout quelle était la situation générale du club. On le découvre petit à petit.
Sur le plan sportif, tu l’évoquais tout à l’heure : tu ne joues pas vraiment attaquant à Lille. Mais tu venais quand même remplacer le chouchou des supporters, Eric Assadourian, qui venait de partir !
J’étais là pour jouer. Je ne me posais pas la question de savoir qui je remplaçais, si c’était difficile, si on me comparait à lui ou pas. J’étais à 1000 lieues de penser à tout ça. J’étais là pour jouer le mieux possible, d’apporter ce que je savais faire et puis c’est tout ! Si on se commence à poser des questions en disant « je remplace untel, untel, untel », bon… Chacun ses qualités et ses défauts ! Tous les joueurs sont différents. On peut toujours comparer quand on est supporter, de l’extérieur. Mais c’est pas du tout mon cas.
Qu’est-ce qu’on te présente comme projet quand tu arrives à Lille ?
Rien du tout ! On me propose de venir jouer à Lille ! Sur un plan individuel, M.Fernandez me dit : « je veux t’utiliser dans un rôle différent ». Je devais appréhender un nouveau poste, une nouvelle fonction, donc il fallait que je travaille certains aspects, notamment défensifs, alors que j’étais plutôt basé sur l’offensive. En tant qu’attaquant, il y a un replacement mais il n’y a pas véritablement un fonctionnement particulier tandis que sur un côté, il faut défendre, il faut fermer, il faut rentrer, il faut attaquer. C’était beaucoup plus compliqué pour moi au début ! J’ai mis un peu de temps pour appréhender le poste et être performant.
« Au Parc en 1996, pas une seconde je ne pensais marquer ! »
Ce début de saison a été collectivement difficile pour tout le monde…
Oui. Sur un plan personnel, c’était un grand bouleversement : changer de région, changer quasiment de travail, avec ce nouveau poste… Monsieur Fernandez ne m’a pas fait jouer tout de suite, car je me suis blessé au genou. Au bout de 3 mois, on est derniers, et Jean Fernandez s’en va. Quand Jean-Michel Cavalli prend la suite, il me fait confiance et il me lance dans l’équipe. À partir de là, j’ai commencé à jouer et à m’intégrer. C’était beaucoup plus facile. Peut-être que M.Fernandez m’aurait fait jouer s’il était resté, je ne sais pas. Mais au départ, je n’ai pas eu beaucoup de temps de jeu, à cause de blessures, de mon intégration, de mon changement de poste qui n’était pas aussi facile. Donc il y avait des raisons ! Après on a fait une saison où on s’est sauvés presque miraculeusement !
Notamment avec un but en fin de saison dont on se rappelle tous !
On m’en parle toujours ! Lille n’a plus gagné à Paris depuis ce match-là ! C’est un grand souvenir.
En plus de son importance, c’est un but pas banal !
C’est inespéré ! À cette époque, Paris a une super équipe, qui joue encore le titre, et qui 5 jours après joue la finale de Coupe des Coupes contre Vienne à Bruxelles, où je suis d’ailleurs allé, car mon ami Luc Borelli jouait au PSG. On a réussi à gagner à Paris alors qu’on ne pensait jamais prendre un point. Ça nous avait donné une grande bouffée d’oxygène pour pouvoir nous maintenir. C’est un des souvenirs les plus marquants de toutes ces années à Lille.
Finalement, on n’a jamais eu le fin mot de l’histoire : tu as voulu tirer ?
Alors… Je crois que c’est un ballon qui revient après un corner. Je suis sur le côté. J’ai voulu tirer, mais pas une seconde je ne pensais marquer. Dans ma tête, je me dis « le ballon me revient, je vais frapper, si je ne cadre pas, au moins on aura toujours le temps de se replacer ». Donc j’ai frappé, fort, presque les yeux fermés. Je pensais que j’allais casser les tribunes, mais ma balle part bien… Et après c’est Bernard Lama qui fait une erreur ! Il anticipe un centre, et à l’arrivée, il se la met dedans ! Mais jamais je pensais que j’allais marquer, sincèrement ! Il y a des choses bizarres dans le football… C’était incroyable. Le hold-up de chez hold-up ! Des supporters nous attendaient au retour de Paris devant Grimonprez. Un grand souvenir ! On avait tant ramé… Cette année-là, on n’aurait jamais dû se maintenir. Et l’année d’après par contre, on aurait dû se maintenir 100 fois, et on est descendus…
« Le derby de novembre 1996 où je marque un doublé m’a autant marqué qu’il a marqué les supporters »
Précisément, la saison suivante, on a un scénario inverse : un début canon et une fin catastrophique. Comment on peut expliquer de tels écarts de performances sur une même saison ?
Quelques joueurs sont arrivés : Renou, Garcion, Banjac, et Becanovic qui marquait. On fait une très belle première partie de saison, c’est ça qui est incroyable ! Je me souviens qu’on devait être 4e ou 5e avec Lens à peu près. On se battait pour être éventuellement dans les places européennes. Et puis en 2e partie, on s’est complètement écroulés… Complètement… Et c’est une grosse déception, parce que cette année-là, on ne doit jamais descendre. Mais les problèmes internes de vestiaire, de fonctionnement, de rapports… Le groupe a complètement explosé et n’adhérait plus au discours de l’entraîneur. Il y a eu des problèmes relationnels entre les joueurs et le staff qui ont fait exploser le groupe. Il n’y avait plus d’unité.
Et ça bascule en cours de saison ?
C’est une usure. On avait des résultats en première partie de saison, mais il y avait des problèmes de vestiaire dès qu’on a commencé à avoir des difficultés sur le terrain. On n’a pas su se regrouper, faire l’unité. Le groupe a explosé. Ensuite, pour recoller les morceaux, c’est difficile, c’est très compliqué. Et on a tous payé les pots cassés.
Ca veut dire que lorsqu’il y a des résultats au-delà des espérances, il n’y a pas une dynamique qui permet de compenser les temps faibles plus tard dans la saison ?
Un groupe – les joueurs, le staff – c’est un équilibre très fragile. La force d’un groupe et son unité sont très complexes. Les résultats permettent de cimenter ce groupe, ou de cacher certaines choses. Les résultats ! Si un groupe vit bien, même si les résultats sont difficiles, il aura la possibilité de se serrer les coudes et de faire front face à la difficulté. Quand un groupe (comme j’en ai connu dans ma carrière, parce que je n’ai pas joué le haut du tableau très souvent, beaucoup plus souvent le maintien) n’est pas complètement soudé ou ensemble, c’est beaucoup plus difficile de pouvoir faire face à ces difficultés, de fédérer, de sentir la force individuelle du partenaire pour le collectif. C’est très difficile de changer cette dynamique quand on est sous pression de résultats. Quand ça va mal, on dit toujours que c’est la faute de celui-ci, de celui-là, de l’entraîneur, du président, de la secrétaire… C’est toujours la faute de quelqu’un, sauf de la sienne ! Et personne ne prend conscience que… C’est difficile à changer.
On peut opposer ce que tu décris aux années avec Vahid ?
Une force collective comme on a eue plus tard, c’est une force formidable ! Parce qu’on sait qu’on se bat tous pour le même projet, pour le même objectif, et on a encore plus envie qu’un autre ! Et ça, c’est un travail d’entraîneur, un travail pour créer cette dynamique. Puis les résultats facilitent cette dynamique. C’est ce qui est difficile à créer, parce qu’on juge toujours la qualité du joueur : bien entendu, il faut des joueurs ! Mais, au départ, c’est une histoire d’hommes : la réussite, c’est la qualité des hommes. Et même celle des joueurs qui ne jouent pas : ceux qui ne jouent pas sont très importants pour l’état d’esprit qu’ils amènent ou qu’ils mettent lors des entraînements pour que les titulaires soient les plus performants possibles. Si les joueurs qui jouent moins sont négatifs, les titulaires savent qu’ils n’ont pas de soucis à se faire, qu’ils vont rester titulaires, et que les remplaçants ne prendront jamais leur place.
Revenons à cette saison 1996-1997 : la victoire dans le derby en novembre a été un moment très important, peu après ton retour à la compétition.
Oui, ce match fait partie des moments importants de ma carrière à Lille. On a battu Lens 2 à 1, et je marque les deux buts. Je revenais après le drame que j’avais vécu. Je pense que… ce match a été fédérateur pour tous les supporters vis-à-vis de moi, par rapport à mon histoire et au club. Je crois qu’il m’a autant marqué qu’il a marqué les supporters. Et plus généralement, c’est vrai que les rencontres entre Lille et Lens, c’est très marquant. Nous dans le Sud, les derbies c’était contre Marseille, mais Marseille était trop fort par rapport à Toulon, on n’avait pas vraiment de rivalité sportive, il y avait trop d’écart ! Marseille était la grosse équipe du championnat la rivalité se traduisait surtout par une animosité entre les supporters.
Ici, il n’y a plus de derbies depuis quelques années, ce qui est malheureux. C’est une rivalité régionale, et c’est quand même sympa de pouvoir vivre ces matches-là. On parle encore plus de ces matches-là que d’autres. Et contre Lens en 1996, c’est vrai que sur ce match, je suis rentré un peu dans l’histoire du club. C’est toujours… un grand souvenir. Malheureusement, on était sur une spirale négative.
Patrick Collot porté par Jean-Marie Aubry après la victoire contre Lens, novembre 1996
« Les débuts avec Vahid ont été compliqués… puis on a appris à se connaître »
Toi qui as connu les mauvais et les bons moments, comment expliquerais-tu l’inversion de cette spirale sur ces quelques années ?
Quand Vahid Halilhodzic est arrivé, on était au fond du trou. Au fond du fond ! On est 17e. On est à la rue. On venait de rater la montée pour pas grand-chose, 1 point. Les joueurs étaient dans une déception, un mal-être énorme. On avait une remise en question à faire. Thierry Froger est parti. Il fallait tout recréer. Et c’est là que Vahid Halilhodzic est arrivé avec un fonctionnement, une vision et une exigence importantes qui ont permis de recadrer tout le monde et de réunir toutes les forces en présence. Vahid a recréé une dynamique de travail, d’exigence, de respect, de fonctionnement qui a permis de remettre tout le monde dans le droit chemin et tout le monde en question. Et à partir de là, il a recréé une dynamique positive qui a permis, petit à petit, de recréer un groupe et de se découvrir individuellement, ce qu’on ne faisait pas quand le fonctionnement n’était pas aussi exigeant. Mais on était aussi fautifs, on savait ce qu’on faisait aussi ! Je pense qu’on avait besoin de quelqu’un comme Vahid, qui nous aide à rester sur le bon chemin dans le travail, dans l’état d’esprit. Ça a permis de rassembler les énergies pour pouvoir justement avancer et être performant.
Et là encore, au-delà de l’aspect sportif, tu avais aussi conscience de ce qui se passait au sein du club ? On entend beaucoup de bien de Pierre Dréossi et de Bernard Lecomte à l’époque qui ont aussi serré les vis.
C’est Monsieur Lecomte qui m’a fait signer mon contrat. J’ai beaucoup de respect pour Monsieur Lecomte, parce que je pense que s’il n’avait pas été là, avec la mairie, il n’y aurait plus de club à Lille et le LOSC n’existerait plus. C’est un peu plus tard que j’ai commencé à comprendre l’histoire du club. Monsieur Lecomte est un grand artisan de ce qu’est le LOSC aujourd’hui. Il faut le savoir ! Les gens oublient ! La base, la première pierre du nouveau LOSC, c’est Bernard Lecomte qui l’a posée ! C’est lui qui met en place Vahid, qui prend cette responsabilité, qui travaille en commun pendant 2 ans avant l’arrivée de MM. Graille et Dayan. Il a mis les bonnes personnes au bon endroit : c’est essentiel dans la réussite d’un club. Et je trouve que ce monsieur n’a pas été suffisamment valorisé par rapport à tout ce qu’il a fait. C’est désolant. C’est une personne formidable, méconnue par rapport à ses qualités humaines et de personne. Et s’il n’avait pas été là, il n’y aurait rien eu derrière.
Avec Bernard Lecomte, après la victoire contre Lens en finale du challenge Emile-Olivier, juillet 1997
Comment as-tu construit ta relation avec Vahid ?
Au début, ça a été compliqué… Cette période était consécutive au décès de mon épouse. Certaines personnes à l’intérieur du club lui ont donné des indications, des explications sur chaque joueur : qualités, défauts. On lui a dit que j’étais fini pour le football et qu’il ne fallait plus compter sur moi, par rapport à l’âge que j’avais – j’étais en effet un des plus anciens – et par rapport à mon vécu personnel. Vahid arrive donc avec une idée préconçue de qui j’étais : il ne voyait pas l’utilité que je reste à l’intérieur du groupe. Mais moi, orgueilleux et fier, je me suis dit : « attends mon garçon, je vais te montrer qui je suis » ! Et petit à petit, on a appris à se connaître. Parce que Vahid est un personnage aussi ! Orgueilleux, fier, avec un égo important ! Mais comme j’étais apprécié par mes équipiers, ça faisait quelques années qu’on était ensemble, ça a permis de passer cette période de turbulences et de créer une dynamique très positive avec tout le monde. C’est pas Vahid, c’est pas moi : tout le monde a réussi à apporter sa pierre à l’édifice, au fonctionnement, à créer cette dynamique. On a démarré et puis on a connu tout ce qu’on a connu ! On a eu aussi des moments difficiles, parce que quand on ne monte pas la première année au goal-average, ça a été une nouvelle déception. Même si on partait de loin et qu’on a finalement failli monter, il fallait recommencer les efforts et repartir en 2e division…
« 1999/2000 : ma plus belle saison en tant que joueur »
Sous sa direction, ton statut de joueur change un peu : tu joues progressivement moins. Tu as un rôle de relais.
C’est ça. J’étais le relais à l’intérieur du groupe, le tampon entre les joueurs et Vahid. J’avais un rôle de meneur, quelqu’un qui essayait d’apporter son expérience et de discuter, d’échanger. Et quand je jouais, j’essayais de faire ce que je savais faire aussi. Mais c’est vrai qu’à ce moment-là, il y avait un fonctionnement dans le groupe où j’étais le paravent du groupe, la protection du groupe : quand il y avait quelque chose à dire, il me revenait d’exprimer les choses avec Vahid. Ca n’a pas toujours été facile, parce qu’il a voulu me virer plusieurs fois quand même à l’époque ! Petit à petit, avec ces frictions, il a appris à me découvrir, mon fonctionnement, mon état d’esprit. Ça lui a plu et il s’est « servi de moi » pour avoir ce relais à l’intérieur du vestiaire. Ce que je faisais avec grand plaisir, parce que mon objectif était que l’équipe fonctionne le mieux possible et qu’on ait les meilleurs résultats possibles.
Quelques mois après l’arrivée de Vahid, on sent qu’une équipe est née. Les résultats sont là dès la fin de la saison 1998/1999, mais même de l’extérieur, on sent qu’autre chose se joue. Dans quelle mesure on peut sentir qu’un groupe va réussir sa saison ?
Au départ de la saison 1999/2000, je pense qu’on savait qu’on allait faire une très, très, très belle saison. On était conscients de nos forces. Pourquoi ? Comment ? Je ne sais pas, ce sont des choses qui se sentent. C’est tout ce qu’on avait vécu ensemble, ce qu’on avait créé. On ne se sentait pas invincibles, mais pour nous battre ça allait être difficile ! On avait des choses et un ressenti à l’intérieur du groupe, une force collective, mentale et humaine aussi entre les joueurs : tout cela est facteur de réussite.
Il y a eu aussi des recrutements comme Johnny Ecker, Abdel Fahmi… Ces joueurs nous ont permis de nous solidifier. Fernando est arrivé en faisant un essai, presque comme un cheveu sur la soupe, et c’était une surprise formidable ! A ce moment-là, il s’est créé quelque chose et je dirais que tous les astres étaient alignés pour que ça fonctionne.
Je me souviens d’une réunion qu’on a eue en stage, avec Vahid. Il réunissait toujours les 4-5 personnes leaders du groupe. Il nous réunit et nous demande quels sont nos objectifs. Et il nous fait parler… Lui nous dit qu’il faut valider l’accession en première division et finir dans les 3 premiers. Et là j’ai une réflexion, je dis : « ah non, il ne faut pas finir 3e ! Il faut finir 1er ! » Il faut finir 1er ! Pas 3e ! Je ne sais pas si ça a créé quelque chose de le dire, de l’annoncer, comme une prise de conscience… Parce qu’ensuite il faut assumer aussi ce que l’on dit ! Est-ce que ça nous a donné une force supplémentaire ? En tout cas, ça a été très important de le dire, de partager la même idée avec le staff. Ça crée quelque chose lorsque les joueurs décident d’eux-mêmes. C’est mieux que si c’est l’entraîneur ou le club qui fixent tel objectif. Si un groupe n’est pas complètement intégré à cet objectif-là, mentalement, physiquement, je ne suis pas certain que ça puisse créer quelque chose. Et puis on a fait la saison formidable, la plus belle saison pour moi en tant que joueur ! Même davantage que quand on a joué la Ligue des Champions. Pour moi, c’était plus fort d’être champions de 2e division et de faire remonter le club.

Seul buteur contre Louhans-Cuiseaux en août 1999
C’était effectivement une saison marquante, exceptionnelle. Le LOSC se retrouve en Ligue 1, on annonce le maintien comme objectif. C’est toujours compliqué d’afficher des objectifs beaucoup plus ambitieux, mais en même temps on sent une force dans cette équipe, comme si une machine était lancée.
C’est vrai qu’en 2e division, on se sentait forts ! Quand on monte, on se demande de quoi on est capables à l’échelon au-dessus. Au départ, le maintien était l’objectif principal. On ne s’était pas mis de barrières, mais pas de pression non plus pour dire qu’il fallait être dans les 10 premiers : si on pouvait se maintenir tranquillement, c’était l’essentiel. On était sur la dynamique de la montée, du fonctionnement du groupe, avec quelques renforts aussi, car chaque fois des renforts arrivaient quand même !
Et je dirais qu’il y avait aussi une dynamique à l’intérieur du club. Je me souviens qu’à cette période, cette tribune derrière les buts a été construite. On sentait un club qui commençait à bouger, à s’améliorer pour accueillir ses supporters dans de meilleures conditions. C’est bête à dire, mais c’est quelque chose que nous, joueurs, on ressent aussi : que le club évolue, qu’il fait des efforts, qu’il veut progresser. Cette dynamique positive se retrouvait dans tout le club : au niveau administratif, il y a eu aussi l’arrivée de M. Paquet, de M. Thuilot dans le fonctionnement, dans l’encadrement, lorsque M. Graille et M. Dayan sont arrivés. Toutes les idées étaient mises en commun pour faire grandir le club, et ça crée un effet boule de neige, pas seulement au niveau des joueurs.
Lille/Monaco, 29 juillet 2000 : premier match avec l’extension de la tribune « Secondes », construite durant l’été
« En 2001, on n’était pas programmés pour être champions »
De retour en D1, on avait été surpris dès le premier match contre Monaco de la qualité de jeu, un jeu beaucoup plus varié que ce qu’on voyait en D2, contre un adversaire champion de France, et ensuite y avait eu le deuxième match où tu mets un doublé à Strasbourg…
Oui oui (rires) ! Bon, on était les premiers surpris de cette réussite. Après, c’était le début de saison, on ne voulait pas s’enflammer non plus. On sait très bien que, souvent, les équipes qui montent ont une dynamique par rapport à leur montée, dans leur état d’esprit, dans leur envie, dans leur volonté, donc est-ce que ça allait être éphémère ? On ne savait pas donc on profitait du moment et puis ça a duré pratiquement toute la saison. Parce qu’à 10 journées de la fin, on est premiers quand même ! C’est incroyable ! Et quand on y pense, ça s’est joué à peu de choses hein… à peu de choses !
Dernier but en D1 contre Sedan, le 9 décembre 2000. Ci-dessus la vidéo, ci-dessous le son sur Fréquence Nord
C’est vrai que plus le temps passe, et plus on se dit qu’on n’était vraiment pas loin.
Ah non ! Mais je pense qu’on n’était pas programmés pour ça. On prenait les matches les uns après les autres, mais on n’avait pas cette volonté je pense qu’avaient Nantes, Lyon, qui eux étaient plus programmés que nous pour aller chercher le titre. Et nous en plus on avait un effectif restreint, on n’était pas armés avec un effectif et un banc de folie, donc ça a certainement été pénalisant sur la saison. Mais à l’arrivée, dans les dernières journées, on a failli tout perdre, parce qu’on a failli ne pas être sur le podium. À la dernière journée, si Bordeaux gagnait à Metz, nous on finissait 4e ! ça aurait presque été une déception de finir 4e ! Ça aurait été terrible ! À l’arrivée, on arrive à gagner à Monaco et on termine 3e alors là c’était le bonheur. C’était merveilleux.
Il paraît que tu as fini nu dans le Méditerranée ce soir-là !
Oui, oui (rires)… Bon, j’avais aussi donné un peu toutes mes affaires au public qui était venu. Ouais bon… On devient un peu fou et un peu bête dans ces moments-là, on n’est pas toujours lucide (rires) !
On a de grands souvenirs cette année-là, nous on était au match à Lens en février, qu’on avait gagné, enfin que vous aviez gagné, sur un but de Rool contre son camp. Le seul regret, c’est que je pense que si Rool la met pas, c’est toi qui la met derrière !
Oui ! Moi je suis derrière, mais il la met parce que je lui mets la pression (rires) !
Un derby qui avait été marquant pour nous aussi, c’est celui de l’année de la remontée, avec les 2 buts en fin de match de Dagui Bakari et de Laurent Peyrelade.
Ah oui. Mais avec Vahid, on a gagné une multitude de matches dans les dernières minutes ! C’est incroyable !
On avait fait le calcul : à l’époque Vahid, en championnat, un quart des buts ont été marqués au-delà de la 80e minute.
Je me souviens qu’à la fin du temps réglementaire, tous les supporters se levaient pour les arrêts de jeu : ils pensaient toujours que quelque chose allait arriver ! C’était incroyable ! C’est fou ! Il y avait eu un match contre Montpellier, où on perd 0-1, et je me fais expulser à 10 minutes de la fin. On a gagné 2-1, deux buts dans le temps additionnel ! C’était incroyable. Ça s’est passé une multitude de fois.
« Rester dans le club et le remettre au niveau où il était, c’est une grande fierté »
Mais on imagine que c’est symptomatique de l’état d’esprit du groupe ?
Oui, bien sûr ! On était dans une période quand même assez faste. On prenait conscience de plus en plus de nos qualités, de nos possibilités. Donc quand des joueurs commencent à prendre conscience de ces qualités, ça fait quand même quelques années que je travaille avec Vahid et que je vois comment ça fonctionne, après on a une confiance, et on sait qu’on peut toujours y arriver. C’est ce côté là qui est… c’est incompréhensible et, en même temps, cette réussite se crée. Parfois, on se dit « c’est incroyable » comme si c’était irrationnel, mais je pense que ce sont plein d’événements qui se provoquent qui permettent de pouvoir arriver à faire de telles choses.
C’est quand même assez rare que ça se prolonge sur une période aussi longue, non ? Parce que finalement, sur une période de 3 ans, on a l’impression que le groupe sur-performe. Grégory Wimbée disait « on était des joueurs moyens de Ligue 2, on est devenus des joueurs moyens de Ligue 1 ». Et au final, il y a un titre de champion de D2 où vous battez tous les records, dans la foulée il y a une 3e place, un beau parcours en coupe d’Europe, puis une 5e place.
Oui, oui, c’est vrai. Comme le dit Greg Wimbée, c’est vrai qu’on n’était pas des joueurs d’un niveau « très élevé » entre guillemets, mais c’est là que la force collective, la force d’un groupe, et un projet commun permettent de rivaliser avec d’autres équipes qui sont mieux armées individuellement mais qui collectivement, certainement, ne sont pas aussi au point que nous, ou avec une mentalité aussi développée que la nôtre. C’était notre force, c’est une évidence ! Les Carl Tourenne, les Fernando D’Amico, ne sont pas des génies techniquement… On était des besogneux du football, mais avec une volonté et une rage de se battre ensemble. Et puis aussi des qualités hein, Bruno Cheyrou était un joueur de grande qualité, Pascal Cygan ça a été un joueur de très haut niveau pendant un moment quand il a été à Lille, c’était la tour de contrôle. C’était impressionnant, on avait l’impression qu’il attirait tous les ballons ! Greg Wimbée arrêtait tout ce qu’il voulait… On était au maximum de nos possibilités et on utilisait toutes nos forces et nos qualités.
Ce qui est frappant à cette époque, et maintenant que tu es entraîneur tu as sans doute un regard particulier là-dessus, il y a quand même des joueurs qui ont eu une progression fulgurante. Cygan a eu des difficultés à Lille ; quand Bakari est arrivé, c’était laborieux ; Grégory Wimbée a eu aussi des difficultés… Et ils ont atteint un niveau qu’on n’aurait jamais imaginé. Est-ce que ça s’explique autrement que par du travail ?
Par le travail, bien sûr. Quand Vahid est arrivé, je me souviens, il nous envoyait jongler. Dagui Bakari sortait de l’entraînement pour aller jongler ! Des jongles intérieurs et extérieurs pour assouplir les hanches. Le grand Wimbée, il a frappé maints et maints ballons pour placer son pied sous le ballon pour qu’il puisse mieux frapper, donc il y a eu du travail de fait. Mais après je pense que la réussite, c’est la réussite du groupe. Je maintiendrai toujours ça : c’est la réussite des hommes qu’il y avait à l’intérieur de ce groupe-là. Toutes les personnes qui étaient dans le groupe. Il y avait des personnes très importantes, comme D’Amico qui est arrivé, c’était un chien fou mais il apportait une rage de récupérer le ballon, de s’arracher ; Bruno Cheyrou avec ses qualités techniques, son sens du but ; Pascal Cygan a eu des difficultés à Lille, pourquoi ? Parce qu’au départ, il faut quand même savoir qu’il jouait arrière gauche ! Mais il n’a aucune qualité pour jouer arrière gauche ! Il faut le reconnaître quand même. Pour inventer ça… ! C’était une anomalie. Nous on savait tous que ce n’était pas possible qu’il joue là. Alors il essayait, mais dès qu’il a été replacé dans l’axe, il a commencé à prendre ses marques et ça a été un autre joueur. Un autre joueur ! On avait des joueurs à l’intérieur du groupe qui étaient mal utilisés, ou qui n’étaient pas en confiance, et qui ont été repositionnés à des postes qui correspondaient davantage à leurs qualités. Et donc avec le travail, les résultats, la confiance, ça permet aussi de se sublimer et d’améliorer la qualité des joueurs. Mais avant tout c’est le travail et la réussite d’un groupe de personnes.
Pour terminer sur cette période de footballeur, as-tu conscience de faire partie des joueurs qui ont le plus marqué les supporters quand on évoque le LOSC de cette époque ? Est-ce que tu ressens l’admiration qu’on te porte ?
Je sens que je ne passe pas inaperçu dans le cœur de certains supporters. Quand les gens me reconnaissent à Lille, ils sont heureux de me voir, d’échanger, de discuter ou de prendre une photo. Ce doit être lié à ma personne, car je n’étais pas un joueur talentueux. Je pense d’abord que mon histoire personnelle n’est pas commune, et qu’elle a marqué les supporters. J’ai connu des moments très difficiles. Quand j’ai vécu ce drame, j’ai été très soutenu par le club, son environnement, par les supporters, qui ont eu une attention et un regard beaucoup plus forts. Même si des personnes ont laissé entendre que j’étais « en difficulté » et qu’on ne savait pas si j’allais réussir à surmonter ce drame, mon travail, mon investissement, ma façon de jouer, ont permis que les gens fassent très certainement plus attention à moi. Je pense que les valeurs que j’ai affichées, l’état d’esprit, la mentalité, le courage, représentent aussi les qualités de la région. Tout cela a certainement permis aux supporters de m’apprécier, et moi en retour d’apprécier les gens du Nord et de me sentir bien dans ce club.
Et ensuite, je suis aussi resté quand le club est descendu en D2, je suis resté dans les moments difficiles, puis on est remontés. Quand on peut rester dans le club et le remettre au niveau où il était, c’est une grande fierté. Une grande fierté ! Je suis ensuite resté des années au club, j’y ai fait beaucoup de choses. C’est donc aussi une histoire collective. C’est l’histoire d’une personne, d’un joueur, dans un groupe et dans un club qui a eu de la réussite pendant plusieurs années, qui a créé cette relation très agréable. Je pense que les gens d’ici sont reconnaissants du travail, de l’investissement de quelqu’un qui n’est pas de la région, et qui est resté si longtemps pour donner au club. C’est un tout.
Maintenant, il y a plein de supporters qui ne me connaissent pas ! Les gamins de 15 ans, de 20 ans, ne m’ont jamais vu jouer. Mais dans l’esprit des supporters qui m’ont connu en tant que joueur, je sens que j’ai… (il réfléchit) J’ai marqué quelque chose, j’ai fait quelque chose, alors pourquoi, comment, je ne sais pas le définir précisément mais… c’est là.
La deuxième partie de l’interview, c’est ici
FC Notes :
1 Aller le 30 mars 1988, retour le 5 avril, avec des buts au retour de David Ginola (54e sp) et de Laurent Paganelli (81e) pour Toulon, 10-11 aux tirs aux buts.
2 On constate donc que, réellement, Thierry rabat.
Posté le 28 mars 2019 - par dbclosc
Roger Hitoto : « Je suis resté supporter du LOSC »
« Alors, comment ça va là-haut ? ». On ne sait pas si Roger Hitoto nous parle de géographie ou de classement quand il nous salue, mais dans les deux cas la réponse est « ça va bien ». Parce que le LOSC est 2e ; parce que par ailleurs, ça va bien, en effet, merci ; et parce qu’on rencontre Roger Hitoto, passé par le LOSC de 1994 à 1999.
Roger Hitoto, lors de son passage dans le Nord, c’est un milieu récupérateur hors pair, infatigable ratisseur de ballons, et c’est aussi un mec sympa : 25 ans après, quand on se remémore les longues matinées à attendre dans le froid les joueurs sortant du vestiaire pour l’entraînement, on a plutôt tendance à se souvenir plus particulièrement de ceux qui prenaient la peine de nous saluer ou de nous serrer la main, ce n’est pas grand chose mais, pour les gamins que nous étions, ça reste : Roger Hitoto fait partie de ceux-là.
En plus de ces bons souvenirs sur et en dehors des terrains, deux raisons nous ont poussé à le solliciter : il y a quelques temps, quand le blog en était à ses balbutiements et n’avait pas encore atteint la renommée mondiale qu’on lui connaît aujourd’hui, nous avions sollicité nos lecteurs et lectrices afin de déterminer leur « onze de coeur » : l’idée était de déterminer quels étaient les joueurs qui avaient le plus marqué les esprits, toutes époques confondues. Si Roger Hitoto n’apparaissait pas dans le 11 type, il n’était pas loin derrière, récoltant le même nombre de voix que des joueurs comme Dagui Bakari, Eric Assadourian, Vincent Enyeama ou Patrick Collot. Et c’était tout de même surprenant : même si on garde un excellent souvenir de lui, son passage remontait déjà à il y a 20 ans, à une époque pas franchement reluisante sportivement pour le LOSC, et Roger jouait à un poste « laborieux » dont on a parfois peine à évaluer l’importance. Depuis, l’Europe et le titre étaient passés par là, et on se disait que Roger Hitoto serait largement devancé par des joueurs plus récents… Il faut croire que notre souvenir du joueur et de l’homme sont largement partagés.
Dernière raison qui justifiait notre entrevue, en prolongement du paragraphe précédent : vous le savez, nous signalons régulièrement sur nos pages facebook et twitter les anniversaires des anciens Dogues, une bonne occasion de mesurer la côte que les uns et les autres ont laissée. Et, tous les ans, Roger Hitoto fait péter les « like », on nous demande si on sait ce qu’il devient, comme l’illustre cet échantillon de réactions après le dernier anniversaire, ce 24 février 2019 (on a paint et on en fait de belles choses) :
Donc une bonne raison de savoir ce qu’il devenait, c’était d’aller le voir ! Et c’est ainsi que Roger Hitoto nous a accordé du temps en nous donnant rendez-vous sur son lieu de travail actuel, au stade Charléty à Paris. Avec lui, nous sommes revenus sur ses souvenirs d’enfance au Congo, son arrivée en France, ses débuts comme footballeur à Grigny puis au centre de formation de Rouen et, bien sûr, plus longuement sur son passage au LOSC. Solidement installé titulaire dès sa première saison, Roger Hitoto devient incontournable au milieu de terrain. Sa lourde blessure fin 1996 freine malheureusement sa progression et anéantit une partie de ses espoirs, une période difficile sur laquelle il s’exprime largement. Il garde notamment de Lille une grande estime pour Jean Fernandez et pour Bernard Lecomte, un peu moins pour Jean-Michel Cavalli et Thierry Froger, pour des raisons bien différentes. Quelques courtes expériences à l’étranger ensuite puis une dernière pige à Rouen concluent sa carrière de joueur professionnel.
Et comme sur notre blog, le football est parfois un prétexte pour parler d’autre chose, on tenait à parler avec lui du Congo et de la sélection, mais aussi de la façon dont il a vécu la guerre dans son pays à la fin des années 1990. Une façon de voir que Roger sait aussi être sérieux et ne fait pas que des blagues, des blagues d’Hitoto.
Première photo officielle sous le maillot du LOSC, saison 1994/1995
On va commencer par ta situation actuelle : tu nous donnes rendez-vous au stade Charléty. Que fais-tu ici ?
Je suis depuis un an manager général du football au Paris Université Club. De manière générale, le PUC est un club omnisports qui, en plus de ses ambitions sportives, porte des valeurs sociales et citoyennes. J’ai des tâches administratives, d’orientation des jeunes, et je suis également sur le terrain puisque j’entraîne spécifiquement les attaquants et les milieux de terrain. Et parallèlement, cela fait 8 mois que je joue au PUC en tant que joueur vétéran. Je joue le dimanche matin, et je continue avec le Variétés Club de France (VCF) le dimanche après-midi. Pour le VCF, j’ai été parrainé par Jean-Pierre Orts, qui est d’ailleurs passé au centre de formation du LOSC. Il a été plusieurs fois meilleur buteur de D2, notamment à Rouen, c’est là que je l’ai connu, il a même été mon entraîneur. Et là ça fait 9-10 ans que je suis au Variétés. Donc je m’entretiens physiquement !
Je suis ici 24h/24 et pour moi c’est un plaisir. Et de temps en temps j’ai la liberté de repartir au Congo puisque je me sens toujours concerné par tout ce qui se passe dans le football, et en dehors du football : 3 fois par an, je retourne au Congo et j’essaie de donner un coup de pouce, dans la mesure de mes moyens, à certaines associations et à certains clubs. J’amène des équipements, des maillots, pour que les enfants puissent se vêtir.
Ce sont des responsabilités officielles auprès de la fédération du Congo ?
Non, c’est personnel, je fais ça par plaisir et sans faire du bruit. En revanche, j’ai eu par le passé des responsabilités officielles auprès du sélectionneur Florent Ibenge, qui est aussi mon cousin ! Comme je voyage et sillonne beaucoup, je me suis dit que je pourrais me rendre utile en signalant aux autorités, aux gens de la fédération, les jeunes pépites congolaises. Ça s’est accompagné d’une nouvelle politique d’anticipation au niveau de la fédération congolaise. Auparavant, on attendait le dernier moment pour se signaler auprès d’eux et, malheureusement, après ces jeunes là, comme ils ont toujours évolué en France ou dans le pays où ils sont nés, ils ne connaissent pas le Congo. Donc ce partenariat est officiellement terminé mais je continue de leur faire signe… Il y a désormais au sein de la fédération une chaîne sur cette problématique, et cette détection est bien mieux anticipée et gérée.
Et tu as aussi été consultant dans différents médias.
Oui ! Cette année j’ai arrêté, mais j’espère reprendre. Je suis resté durant 6 ans en tant que consultant pour des médias africains : Canal Horizon, avant que ça devienne Canal +, Africa 24…
Avec le Variétés Club de France et Dominique Le Bon, ex-capitaine de Melun, octobre 2017
Dans quelle mesure tu as anticipé ces reconversions durant ta carrière de footballeur professionnel ?
Paradoxalement, quand j’ai arrêté le football, je ne pensais pas forcément y rester. Mes premières réflexions remontent au moment où je me suis gravement blessé en 1996, et je ne savais pas trop vers quoi me tourner. Pendant un temps, j’ai essayé de m’éloigner de ce milieu qui est très compliqué. Mon souhait, c’était surtout de ne pas perdre ma personnalité et, si je devais rester dans le monde du football, c’était seulement à condition de garder ma liberté, sans faire comme tout le monde. J’ai toujours été un peu à part dans la mesure où j’ai commencé le football par l’amusement, et je voulais rester fidèle à ma liberté de pensée, ma philosophie. Donc à la fin de ma carrière, j’ai essayé de prendre du recul, je me suis entretenu physiquement en faisant des matches de gala ou avec le VCF, je discutais, je faisais des rencontres… Par exemple, devenir consultant, c’est une reconversion que je dois à Karl Olive, aujourd’hui maire de Poissy. Il y a quelques années, il travaillait à Canal + ainsi que pour le Variétés Club de France, et il m’a demandé si ça m’intéresserait de devenir consultant de télévision. Je lui ai dit que je n’y connaissais rien, mais il m’a rassuré en me disant de seulement rester comme j’étais, et d’apporter mes connaissances sur le football africain. Et j’ai donc pu commenter la Coupe du monde en Afrique du Sud en 2010 : c’était compliqué ! Par la suite, j’ai pris l’habitude, et ça s’est enchaîné. Donc j’ai appris à être de l’autre côté, et c’est une richesse de voir les choses différemment et de pouvoir partager. Ce qui est difficile, c’est de rester impartial, de ne pas prendre parti : ça ce n’est pas évident.
« Enfant, j’étais plutôt porté sur la danse »
Alors, revenons à des événements plus anciens : tu es né à Mbandaka. As-tu des souvenirs de ton enfance ?
Je suis né à à Mbandaka, en République Démocratique du Congo, qui est ensuite devenu le Zaïre, et qui s’appelle à nouveau République Démocratique du Congo. C’est un village de pêcheurs, au bord du fleuve, je n’en ai que de vagues souvenirs : les enfants s’amusent, vont en forêt, les parents vont pêcher. On essaie de s’occuper comme on peut. Mais le centre-ville, je ne connaissais pas. J’ai été élevé dans ce village par mon grand-père. Mon père était à la capitale avec ma grande sœur et mes deux frères, à Kinshasa. Je n’ai pas connu de suite ma mère. Moi j’étais le dernier, et ils vivaient tous à la capitale, y a que moi qui étais villageois.
Le Zaïre a joué la coupe du monde 1974… Tu étais encore là-bas à ce moment-là ?
Quand le Zaïre a joué, honnêtement, je ne connaissais rien et je ne suivais rien au football. N’étant pas du centre-ville, on n’avait pas l’électricité, donc je vivais ça comme un gamin du village ! J’ai seulement rejoint la capitale après quelques années : j’y ai vécu deux mois, avant de rejoindre mon Papa ici en France. Mon père a commencé ses études de docteur à Kinshasa, et il les a terminées en France. Après avoir obtenu son doctorat, il a fait venir tout le monde en France. Donc la coupe du monde en 1974… j’en ai entendu parler, mais je ne l’ai pas vécue. J’étais un campagnard et ce n’était pas donné à tout le monde à l’époque d’avoir la télé. La plupart des gens suivaient ça par radio, et à l’âge que j’avais, je n’étais pas encore attiré par ça.
Est-ce que tu peux raconter comment tu en es venu au foot ? Tu viens de dire que ça t’étais venu « par amusement ».
Oui, « par amusement », c’est ça ! J’ai commencé le foot en arrivant en France, à l’âge de 7-8 ans, à Grigny. En Afrique, je ne jouais pas, et moi j’étais plutôt porté sur la danse. À vrai dire, il n’y avait aucune place pour le football durant ma petite enfance. Quand je suis arrivé en France pour rejoindre mon père, je me suis lié d’amitié avec des gens qui jouaient au foot. Au départ je les regardais jouer… Puis j’ai commencé à jouer avec eux. J’ai ensuite fait 2 ou 3 entraînements, et l’entraîneur qui était là se demandait : « mais lui, il a déjà joué au foot, non ? Il a les aptitudes, il a tout ce qu’il faut ». Peut-être que je voyais vite le jeu, je savais comment me libérer, je me déplaçais facilement, et ils m’ont proposé de les rejoindre en club. Je leur ai dit que c’était impossible car mon père, médecin généraliste, intellectuel, ne voyait pas le foot d’un bon œil. Pour lui, il n’y avait que les études intellectuelles ! Le club de Grigny m’a fourni des équipements et j’ai joué en cachette, mes parents ne savaient pas !
Le centre de formation de Rouen
On imagine que le secret n’a pas tenu très longtemps !
Ça a duré un an ! Et quand mes parents ont su, j’en ai pris pour mon grade, je m’en rappelle encore ! Mais j’ai continué, toujours en cachette. Après Grigny, je suis allé à Melun. Et là, je dispute un tournoi, où il y avait de gros clubs. Enfin, c’est ce qu’on m’avait dit, car moi je ne suivais vraiment pas le football. On affronte la réserve de Rouen on réussit l’exploit de la battre. C’est là que les dirigeants du FC Rouen m’ont abordé. Ils m’ont accompagné jusque chez moi… et là, mon Papa, qui me voit débarquer avec un grand bonhomme, pensait que j’avais fait une bêtise et a dit qu’il ne me connaissait pas ! Après avoir levé les malentendus, le dirigeant a présenté un projet pour moi. Mon père a dit qu’il fallait que je pense d’abord à mes études. Le dirigeant lui a dit qu’il y avait de quoi suivre des études au centre de formation, puis a expliqué qu’il y avait une détection deux semaines après. Il m’a pris un billet de train, sans que mon père ne le sache, et donc 2 semaines après je suis allé faire ces détections à Rouen. À l’issue des différentes épreuves, je suis sorti deuxième ou troisième. Il y avait Christophe Horlaville, Yann Soloy, David Giguel… tous les gars avec qui je suis entré au centre par la suite. Et voilà comment l’aventure a commencé.
Tu as donc d’abord intégré le centre de formation de Rouen.
Quand je suis arrivé en tant que jeune, je suis entré au centre, j’y ai fait toutes mes classes, ça a été assez vite. C’était un grand changement car jusque là, j’étais entouré de mes amis, et là on est enfermés dans un centre, il n’y a que du football. J’avais un entraîneur, Daniel Zorzetto, qui a tout fait pour moi, car j’ai eu des hauts et des bas, notamment des moments de nostalgie : il m’a formé. Quand ça n’allait pas, j’allais chez lui, j’étais très proche de sa famille. Je l’ai d’abord eu comme formateur au centre puis comme entraîneur en deuxième division. Je n’envisageais pas de devenir professionnel dans un premier temps. Mais je me suis accroché et j’ai commencé à m’entraîner avec les pros à 17 ans.
L’équipe de Rouen était très ambitieuse à cette époque.
Durant mes années à Rouen, on a toujours fini dans la première partie de tableau. Et par deux fois, on est passés très près de la montée. À l’époque, il y avait deux groupes en D2, groupe A et groupe B. En 1990, on a joué le barrage de montée mais on a perdu contre Strasbourg. Et lors de la saison 1992-1993, on joue de nouveau le barrage de montée, contre Cannes, et on perd. En fait, lors de cette saison, on a joué contre l’OM en coupe de France, et ce match a laissé beaucoup de traces dans le club.
C’est-à-dire ?
On a été en tête du championnat, très longtemps. Et en coupe, on avait sorti deux clubs pros, dont Lille ! On tournait très très bien, on avait une bonne équipe, très solide. Quand on rencontre Marseille, on avait encore 6-7 points d’avance en championnat, on se voyait déjà arrivés. C’était la grosse équipe de Marseille, future championne d’Europe, un grand événement pour Rouen, le match était retransmis sur TF1. Et là… On perd quelques joueurs, dont nos deux gardiens, blessés. Quelques minutes avant la prolongation, l’arbitre siffle un pénalty pour Marseille, pour une faute contestable, hors de la surface de réparation. On est éliminés. On avait tout donné et après, on a loupé la montée.
Roger en gros plan, notamment à 2’05. L’ancienne ministre des sports, Valérie Fourneyron, est revenue sur ce match en 2013 dans So Foot.
J’ai encore fait une saison derrière à Rouen, car les ambitions restaient les mêmes, et la philosophie du club consistait à repérer et à engager des pépites de l’agglomération rouennaise, il y en avait tellement ! Mais la saison 1993-1994 s’est mal passée sportivement, comme si l’élan avait été coupé par le match contre Marseille. De nouveaux dirigeants sont arrivés, tout a été chamboulé, et c’est là que j’ai constaté que le langage d’auparavant n’était pas respecté. J’aurais aimé avoir tort, mais les faits m’ont donné raison puisque c’est parti en cacahuète avec un dépôt de bilan en 1995.
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On a rencontré Joël Dolignon, qui nous en a parlé.
Les dirigeants voyaient grand, certes… Pas mal de gens sont venus avec de grandes ambitions, mais ils se sont cassés la gueule. Désormais, c’est un club qui revit sainement, grâce à des personnes comme Arnaud Marguerite et David Giguel. Ils connaissent le club, son environnement, et les choses vont tout doucement mais sereinement. Là, ils sont premiers en National 3 et j’espère qu’ils vont remonter. Au mois de mai, c’est l’anniversaire du club, je m’y rendrai !
« Pierre Mankowski me voulait à Lille »
Est-ce que les premiers contacts avec Lille remontent à la confrontation en coupe lors de la saison 1992-1993 ?
Après le match contre Marseille, il y a eu quelques sollicitations de clubs de D1, mais je ne me rappelle pas que le LOSC ait été là de suite. C’est surtout durant la saison suivante que le LOSC est venu. Quatre clubs se sont montrés intéressés par mon profil : Lille, Lens, Le Havre et Caen. Moi, sincèrement, j’avais rencontré les dirigeants de Caen, et je voulais rester aux alentours de Rouen. Caen, j’aimais bien, j’y passais souvent des vacances. Au dernier moment, j’apprends que l’entraîneur de Lille, Pierre Mankowski, me veut absolument. Il a réussi à passer par la personne avec qui j’étais à l’époque, et ils ont mis l’option. Lors du dernier match, des dirigeants du LOSC sont venus à Rouen, l’agent avec qui j’étais a eu les mots qu’il fallait… Et ma petite amie était originaire de Valenciennes, elle voulait retourner dans le Nord, c’est comme ça que je suis venu à Lille, que je ne connaissais pas. J’ai signé dans un premier temps pour 4 ans.
Donc tu viens grâce à Pierre Mankowski que tu n’as même pas eu comme entraîneur à Lille, et qui est parti à Caen !
(Rires) Voilà, c’est ça qui est encore plus top ! Je donne mon accord pour Lille, je signe. Mankowski m’apprend lui-même par téléphone deux semaines après qu’il part à Caen, et répète qu’il me voulait absolument. Mais c’était signé avec le LOSC ! Et moi, dans mon cœur, c’est à Caen que je voulais aller, sans savoir que Mankowski y irait ! Mais ça ne s’est pas fait comme ça, et j’ai donc eu Jeannot Fernandez comme coach.
Tu as eu peur à ce moment-là que le club ou l’entraîneur ne te fassent pas confiance ?
Non, peur, non. J’avais l’excitation de découvrir. J’allais à Lille avant tout pour travailler. Je venais de deuxième division, un championnat réputé plus physique, plus rude, plus dur. Mais en première division, je savais qu’on valorisait d’autres aspects, comme l’anticipation ; il y avait des secteurs où il fallait garder le ballon et, à partir du milieu de terrain, c’est là qu’il fallait accélérer, donc il fallait être juste dans ce que tu faisais. Mais en même temps, je voulais tenter l’opportunité de me faire ma place. Je ne partais pas comme titulaire, j’étais déjà content d’être dans un club de première division, et puis je venais sans pression car on ne m’attendait pas ! Moi je venais de D2, y avait déjà des joueurs en place comme Jakob Friis-Hansen… J’étais là pour apprendre, mais s’il y avait la possibilité de jouer dès la première année, et ben pourquoi pas !
Tu as déjà indirectement un lien avec le LOSC, puisque ton frère est passé par le centre de formation ici !
Oui, mon grand frère Jean-Pierre Hitoto a fréquenté le centre avec Pascal Guion, Jean-Pierre Lauricella, Joël Henry. Je suis allé 2-3 fois lui rendre visite au centre, à une époque où le football ne m’intéressait pas encore. Mon frère était un surdoué du football, c’était inné chez lui, alors que moi j’y suis arrivé par le travail. Mais pour canaliser mon frère, c’était un gros problème. Il avait de gros problèmes de discipline, ses fréquentations n’était pas les meilleures… Quand on intègre un centre de formation, il y a une discipline à respecter, et Jean-Pierre ne l’avait pas. Charly Samoy l’aimait beaucoup mais à force, il a craqué ! Au bout de 3 avertissements, il a été viré du centre. Et de là, il est parti à Viry-Châtillon, en 3e division. Ensuite, il est allé dans des clubs amateurs. Il avait le potentiel sur le terrain pour aller plus loin que ça. Mais il y a certains sacrifices qu’il faut faire.. et qu’il n’a pas faits.
En arrivant à Lille, tu as également retrouvé Oumar Dieng, juste avant qu’il ne parte au PSG. On a retrouvé un article dans lequel tu dis : « on se retrouvait souvent l’été lors des traditionnels matches qui rassemblaient tous les blacks de France ». C’est quoi ça ?
(Rires) En fait, c’est l’équipe des Black Stars. Tu vois les 5 étoiles sur le logo ? Elles représentent les 5 continents. Tu peux venir de n’importe quel pays pour y jouer. Donc là y avait tous les géants du foot africain : Weah, Lama, Roger Boli, Joël Tiéhi… On faisait des matches de gala pendant les vacances, d’habitude c’était en décembre dans la période où on a 4-5 jours, dans des pays d’Afrique. Ce sont souvent des gouvernements qui nous invitaient. À l’époque, pour y entrer, il fallait être international ou jouer en Premier division, mais pas en deuxième division. J’étais le seul qui jouait en deuxième division ! Donc on faisait des matches de gala et les stades étaient toujours pleins. On a dû faire quelques matches ici en Europe quand même, mais les matches les prestigieux avaient lieu en Afrique. Donner cette ferveur aux jeunes, qui voyaient la plupart de ces joueurs à la télé, le jour où ils venaient jouer dans leur pays au stade… c’était un grand événement. On amenait pas mal de choses, on visitait des hôpitaux… Et on reversait l’argent qu’on récoltait à des associations. Donc on donnait du plaisir de cette façon là.
« L’ambiance du derby… »
OK ! Donc pour revenir à Lille : en 1994, tu es la première recrue à l’entraînement le jour de la reprise, car Christian Pérez, qui a signé aussi, n’arrive que le lendemain. Tu es accueilli comment dans le club ?
Ah, très bien ! Mais moi j’étais timide, j’étais quelqu’un d’un peu réservé, et quand j’arrive je dis « bonjour Monsieur, bonjour ceci… », ben oui ! Finies les habitudes de Rouen, tout était nouveau. Donc j’arrive, et j’écoutais tout ce qu’on me disait. J’apprenais ! Je suis nouveau donc on me dit : « tu dois être là », oui OK ! ; « tu dois faire ça », oui OK ! J’observais, j’avais envie d’apprendre, j’avais cette soif de conquérir mes coéquipiers d’abord, qu’ils aient confiance en moi, après le reste viendrait.
Juin 1994, premier jour d’entraînement avec le LOSC
Et donc tu arrives pendant les matches amicaux à convaincre Fernandez de te titulariser, parce que le premier match de championnat, tu es titulaire… Tu te rappelles où c’était ?
À Lens…
Il y avait quelle atmosphère ?
On a vite entendu parler de ce match, d’abord parce que c’était la reprise, mais aussi parce que c’était le derby. Chez moi, j’avais connu Rouen/Le Havre, mais c’était… rien à voir. À une semaine du match, les supporters nous parlaient, je n’avais jamais vécu ça. Trois jours avant, le mercredi, j’ai commencé à appréhender. Je ne dormais déjà pas bien, et je voyais ce derby approcher… Je commence à me poser des questions, mais il ne faut pas faire ça ! Non ! C’était di-ffi-cile ! Non mais je ne croyais pas que c’était comme ça ! On arrive à Lens, les supporters étaient chauds. Et quand j’entre dans le stade, gros coup de pression qui commence à monter… Je dis « mamma mia, ça va être quelque chose ». En plus, Lens à l’époque était très bon, y avait mon pote Roger Boli, ils avaient une équipe qui allait à 100 à l’heure, c’étaient les mêmes gars qui étaient remontés 3 ans avant et ils se connaissaient les yeux fermés, et ça poussait comme pas possible dans les tribunes.
Premier Onze de la saison 1994-1995, avec une ouverture du championnat au stade Bollaert à Lens
Et ce match-là s’est bien passé !
Oui oui ! Comme disait Fernandez, je me rappelle : il ne fallait pas perdre ce match. Il ne fallait pas perdre ! Match nul, tout ce que vous voulez, mais on doit rentrer chez nous sans avoir perdu. Et le schéma qu’il a mis en place était défensif. Il ne voulait pas que les milieux de terrain montent trop. Comme j’aimais bien aller de l’avant, il m’a dit « tu prends ton joueur et tu restes là. Tu prends, tu donnes, tu prends, tu donnes ». Il jouait beaucoup la prudence, et ça lui a donné raison, puisque ce match là a bien tourné. On est restés bien solides et on ne repart pas bredouille, donc ça c’était un point positif.
Et le deuxième match de la saison, il est aussi mémorable pour toi !
Le premier but contre Strasbourg, du gauche (Rires) Oh, purée !

À Lens, avec Antoine Sibierski, Clément Garcia, Philippe Levenard et Eric Assadourian,
29 juillet 1994
« Jean Fernandez, un passionné »
Et dans l’ensemble, Lille a été plutôt solide toute la saison. 1-0, c’était le score favori cette saison là. Comment ça se fait que l’équipe gagnait autant 1-0, c’était quoi le schéma de jeu ?
En ayant Jeannot comme entraîneur… Il était un milieu défensif, c’était déjà quelqu’un qui aimait travailler, de façon très disciplinée. Il avait mis un bloc, avec en plus 2 ou 3 joueurs qui avaient la liberté de faire ce qu’ils voulaient devant. Mais il fallait d’abord des travailleurs derrière pour les libérer. Et nous, au milieu de terrain, c’était très limité au niveau du jeu offensif, on pouvait rarement apporter un plus. Donc OK, on fermait, on pouvait sortir avec un match nul et parfois il y a une occasion qu’on arrivait à mettre au fond, mais lui son schéma, c’était la prudence, il ne fallait pas prendre de but. Si on ne gagne pas, on ne perd pas. On repart avec 1-0, ça suffit.
On prend du plaisir quand on est joueur dans ce genre de schéma ?
C’est vrai qu’à un moment, c’est un peu embêtant, parce qu’il y a des situations où tu sais que tu peux apporter davantage, mais le coach t’a demandé de rester à ta place. Mais Jean Fernandez arrivait à faire passer un message avec rigueur. Il était un passionné : c’était extraordinaire, il n’y a plus des comme ça : des entraîneurs qui arrivent à donner, à te transcender, à te pousser, sans pour autant que tu te bloques. Il a réussi à inculquer quelque chose. Cet entraîneur, c’était un battant, il ne lâchait pas, et il a réussi à transmettre ça. C’était sa façon d’être et j’étais proche de lui. Donc c’était le coach, avec ses hommes.

À Sochaux en août 1994, avec Thierry Bonalair, Henrik Lykke et Arnaud Duncker
Cette année-là, à Grimonprez presque tous les gros sont tombés : Paris, Monaco…
Parce qu’on avait une âme et on se battait. Et puis dans l’équipe, il y avait des aînés qui à chaque ligne assuraient un rôle de leader. Derrière, c’était Nadon, au milieu c’était Friis-Hansen et Bonalair, et devant c’était Assad. C’est important dans un groupe d’avoir des aînés, et cette saison là, quand les aînés parlaient, on se taisait. Quand Nadon parlait, on se taisait. Quand on faisait les efforts, les autres suivaient. Que ce soit au milieu ou derrière, chacun devait se battre pour ceux qui avaient la liberté devant, pour les mettre dans les meilleures conditions. Donc il fallait ne pas prendre de but, et essayer de les trouver. Il y a des jours, ça passait, on trouvait la faille, et quand on n’y arrivait pas, il fallait au moins repartir avec un point.
Et toi plus particulièrement, cette première année, tu étais souvent au milieu avec Friis-Hansen et Arnaud Duncker, c’est bien ça ?
Oui j’étais souvent avec Jakob. Après ça a pas mal tourné, Philippe Levénard est venu ensuite. On n’avait pas réellement un milieu type. Je me rappelle même avoir joué latéral ou stoppeur lors de certains matches. Ça dépendait du ressenti ou du besoin que Fernandez avait.
En 1995-1996, tu as davantage joué, 32 matches. Cette saison a très mal démarré. Il a fallu attendre la 10e journée pour signer une première victoire, Fernandez a été viré, Cavalli est devenu n°1… Tu te rappelles ce début de saison ?
Oui… C’est parfois difficile de comprendre pourquoi la mayonnaise n’a pas pris. Déjà, lors des matches amicaux, on avait des difficultés, c’était déjà mauvais signe. Il n’y a pas de vérité, tu peux louper les amicaux et bien rebondir en championnat, mais là on est restés dans cette continuité ça a été très compliqué, et on vivait ça mal. Est-ce qu’il y avait trop de leaders ? Est-ce qu’il y a des messages qui ne passaient pas auprès des joueurs charismatiques qu’il y avait des cette équipe-là ? Je ne sais pas. Après on nous a mis devant nos responsabilités, c’est nous qui sommes sur le terrain. Pour moi, on ne faisait pas tous les efforts en même temps. J’avais l’impression que le message ne passait plus. Ça s’est arrêté à un moment, sincèrement ça ne passait plus. Le vestiaire vivait très mal cette situation.
Jean Fernandez expliquait qu’il avait misé sur l’expérience lors de cette intersaison, car il fait venir des « vieux » : Rabat, Périlleux, Simba…
Si on revient en arrière, regardons : la première année avec Jeannot, il n’y avait pas tant de joueurs expérimentés que ça, mais ils étaient là depuis longtemps. Et la deuxième année, il a dû se dire « maintenant on met des joueurs qui ont un vécu ». Tu prends des joueurs qui ont un vécu, mais si ton football est trop défensif… à un moment donné, il y en a sur le banc qui disent « mais on ne touche pas assez de ballons ! », les joueurs commencent à râler ! Nous on était jeunes, on se taisait, mais quand tu as des Simba, Friis-Hansen, Périlleux, ils ont envie de jouer au ballon ! Et Jeannot avait peut-être trop tendance à miser sur le physique, le physique, le physique. À un moment donné, quand ils ne voyaient pas le ballon, les anciens se sont dits « ben on joue pas ».
Août 1995 contre le FC Nantes de Reynald Pedros
Et ça a changé quand Cavalli est arrivé n°1 ?
Alors Cavalli était jusque là n°2 et, à cette position, tu vois à peu près ce qu’il se passe dans le groupe. Même si Fernandez est ton collègue, et même plus que ça car je me rappelle quand ils se sont présentés à mon arrivée, ils se disaient amis et très proches, tu vois que ça ne marche plus. Donc il parlait beaucoup avec les joueurs quand il était n°2, surtout avec les joueurs expérimentés. Quand il a su qu’il allait reprendre l’équipe, je me souviens avoir reçu un coup de fil : ça m’a étonné qu’il m’ait appelé mais ça m’a fait plaisir. Il a appelé certains cadors et il a vu certains joueurs, parmi les anciens. Je lui ai dit que j’étais lillois, qu’on était là pour tout donner, qu’on vivait mal cette situation ! Je crois qu’il avait besoin de s’assurer de ma loyauté. Et il m’a donné une confiance inouïe en milieu de terrain. Il s’est appuyé donc sur certains joueurs, il a mis sa patte, petit à petit et les résultats sont arrivés, on a réussi à s’en sortir.
C’était chaud cette saison-là ! Heureusement, il y a cette victoire inattendue à Paris en fin de saison…
Le but de Patrick Collot ! Oh, Bernard… Je l’ai tellement charrié. Je lui ai dit « t’as pas voulu qu’on descende, hein ? ». Il était mal ! Il me dit « arrête, arrête, c’est bon… ».
Avril 1996 après la miraculeuse victoire du LOSC au Parc des Princes
« Avec ma blessure, j’ai tout pris sur la tête »
Et la saison suivante en 1996/1997, c’est tout l’inverse. Un super début de saison et une fin calamiteuse. Mais le LOSC était 4e en novembre, c’était incroyable.
Cavalli avait créé une équipe pour jouer. On a tous pris plaisir en début de saison. Au milieu, on a fait un boulot de fou : il fallait libérer les espaces pour Banjac, qui trouvait Becanovic très facilement. Les automatismes étaient là.

Août 1996 face au FC Metz de Robert Pirès
Et malheureusement, tu as vécu la fin de saison en spectateur.
En décembre, notre dernier match avant la trêve, c’était à Nice, un vendredi. On fait 1-1, je marque. Et c’est là que j’ai tout pris sur la tête. Deux jours après, je prends l’avion pour aller en sélection et jouer contre le Congo-Braza. Arrivé en sélection, je me brise la jambe. C’est là que mon ami… comment il s’appelle déjà ?
Cavalli ?
Jean-Michel Cavalli s’éclate en disant que si l’équipe en est là, c’est de ma faute, parce que j’étais parti en sélection. Et… j’ai très mal vécu ça. Lui, il avait déjà son équipe-type, tout allait bien, des automatismes étaient en place. Et désormais, il manquait une pièce. C’est là que l’équipe n’a plus tourné, à la reprise en janvier. Quand il a fait cette déclaration… je l’ai toujours en travers de la gorge. Il dit que les contre-performances de l’équipe étaient de ma faute car j’étais parti en sélection. Pour lui, tout venait de là !
Il t’a tout mis sur le dos.
C’était très compliqué parce que moi, de l’autre côté, on me dit qu’il n’est pas sûr que je remarche ou que je recoure. On me présente les choses en me disant que si je remarche, j’ai de la chance. Donc rejouer, c’était impensable. En fait, dans ma tête, c’était fini : j’avais oublié le foot. J’ai fait mon deuil. Et alors quand j’ai vu ce que Jean-Michel avait dit… je me suis complètement détaché. Je regardais désormais ça de loin. Là, dans ma tête, ma préoccupation c’était « sur quoi je vais bien pouvoir rebondir dans ma vie ? ». Et puis je ne l’ai plus jamais eu au téléphone. C’est aussi dans ces moments-là que tu apprends et que tu grandis. Quand tu es valide, il y a du monde hein… mais quand tu es out, même s’il me restait 1 ou 2 ans de contrat, tu es complètement à part. Voilà. Donc ce qu’il s’est passé sur le terrain en cette fin de saison, j’avoue que j’ai zappé. C’est là qu’on est descendus ?
Oui.
J’ai pas suivi, sincèrement. J’étais complètement à l’écart.
Jamais rassasié, il tacle même ses coéquipiers
Au-delà de l’entraîneur qui te laisse tomber, comment se comporte le club envers un joueur blessé comme toi, sur une longue durée ? Tu as quand même un suivi médical du LOSC ?
J’étais d’abord à Saint-Jean-de-Monts en Vendée, je suis resté là-bas plus longtemps que prévu parce que ça ne se remettait pas. Et après, oui, j’étais en lien avec les médecins du club, mais je me sentais un peu étranger. Je ne fréquentais que la salle où il y avait le kiné. Le club vivait déjà un moment difficile, je ne voulais pas faire pleurer sur mon sort mais encore une fois, je me demandais si je pourrais remarcher. Déjà, marcher c’était important. Jouer, dans ma tête, ce n’était plus possible. Remarcher correctement, ça a pris plus de temps que prévu. Je venais quand il n’y avait personne. Quand je savais que le stade était vide, je venais aux séances, ou je venais les jours où il n’y avait pas d’entraînement… J’étais mal à l’aise.
Tu as l’impression d’avoir été arrêté à un moment-clé de ta carrière ?
Oui, clairement. J’ai l’impression parfois de ne pas être allé au bout de ce que j’étais capable de démontrer. En fait, entre le match à Nice et le moment où je prends l’avion pour rejoindre la sélection, j’ai vu Jean Tigana, qui entraînait Monaco. On s’était mis d’accord sur un contrat de 4 ans. Qu’est-ce qui se serait passé…?
« Je n’ai pas oublié l’hommage du public lillois »
Le LOSC descend en D2. Quand le nouvel entraîneur, Thierry Froger, arrive, tu es sur le flanc. Dans ce cas-là, est-ce qu’il t’informe de ce qu’il compte faire avec toi ?
Il est en effet arrivé quand j’étais en convalescence. Froger est venu avec ses idées, et avec ses hommes du Mans : il a fait venir Bob Senoussi et Laurent Peyrelade, des hommes sur qui il voulait s’appuyer, ce qui est tout à fait normal. Tu viens d’arriver, tu prends des joueurs valides ! Moi j’étais encore sur le côté, je revenais tranquillement, heureux de voir que je pouvais courir, mais je n’étais pas pressé : j’étais déjà aux anges. Donc je suis devenu supporter ! Je poussais les gars, pour faire remonter cette équipe, et donc Froger ne comptait pas sur moi au départ, je devais faire mes preuves.
En l’occurrence, tu les as faites, puisque tu as joué souvent avec Froger. Tu étais souvent aligné avec Bob Senoussi. Vous donniez souvent l’impression d’avoir le même profil.
Froger voulait qu’on reste là comme ça (il fait un signe « sur la même ligne ») Si Bob va là (devant), je viens secourir (derrière). Si moi je vais là (devant), Bob passe derrière. Il voulait qu’on occupe le milieu de terrain, et les autres avaient une liberté totale. On devait rester l’un à côté de l’autre, et si l’un décroche, l’autre se positionne au milieu du milieu. Il ne voulait pas que le milieu offensif adverse puisse revenir. Donc il y avait ce milieu de terrain à 2, avec un travail très physique pour nous 2.
Tu as retrouvé les terrains en novembre, contre Nice. Tu te rappelles ton entrée en jeu, très applaudie ?
Ah… Sincèrement, j’étais bluffé. Je savais pas que le public allait me rendre cet hommage. Ça je n’ai pas oublié. J’ai joué avec les larmes aux yeux ce jour-là. Je ne m’y attendais pas. J’étais déjà content d’être là. J’avais déjà eu ma victoire : être là sur le terrain. J’étais un peu perdu.
Le retour de Roger Hitoto contre Nice : l’image en haut ; le son ci-dessous, avec la voix d’Olivier Hamoir sur Fréquence Nord :
Quelques minutes après, Roger est à deux doigts de marquer :
« La fin de saison 1997-1998, c’est presque une erreur professionnelle »
Est-ce que tu as une explication sur la fin de saison, où l’équipe s’écroule ? Sur les 30 premières journées, Lille n’a perdu que 4 fois. Puis 7 fois sur les 12 dernières.
Sincèrement, je ne sais pas. Honnêtement, je voudrais bien te répondre. Je n’ai pas la langue de bois ! Mais franchement… Je me rappelle que certains disaient qu’on choisissait nos matches. Ben non ! Contre des petites écuries, peut-être qu’on prenait les matches à la légère. Ce qui est certain, c’est qu’on aurait dû faire différemment, car c’est presque une erreur professionnelle. Mais je n’ai pas de mots.
Thierry Froger était très contesté par le public. Qu’en était-il dans le groupe ?
On ne partageait pas grand chose. Thierry Froger ne parlait pas, et prenait des décisions sans les expliquer. Donc à partir de là, on ne cherche même plus à comprendre. On est des hommes, je pense que le plus important, ce n’est pas nous, c’est le club et le meilleur moyen de le faire fonctionner. Je ne fonctionne pas avec des états d’âme, mais j’aime la droiture : quand tu es droit, quand tu es franc, tu peux prendre des décisions qui seront respectées. Par principe, on a du respect envers un coach. Mais ne sois pas sournois, apprends à t’exprimer… Si tu parles clairement, entre hommes, à partir de là, oui, y a pas de souci. Mais on ne savait jamais ce qu’il avait en tête, le lendemain ça changeait…
Et sur la saison suivante, ta dernière à Lille, le début de saison n’est pas bon non plus. Il y avait quelle ambiance ?
Le groupe avait éclaté, parce que certains joueurs trouvaient que Froger donnait la priorité aux joueurs qu’il avait fait venir. Il n’y avait pas de vraie concurrence et, dans le vestiaire, on vivait ça très mal. Certains ne « méritaient » pas d’être là, mais il les faisait quand même jouer car il les connaissait mieux. Certains gars du vestiaire l’ont lâché. On s’est dits « il est pas honnête dans tout ce qu’il est en train de faire ». Et je me rappelle un jour à l’entraînement, un supporter l’a frappé. Quand il y a eu cet incident, il n’a rien dit, il est parti. Et entre joueurs, on se disait « mais il aurait dû au moins se défendre ! ». En fait, il a réagi comme avec nous : alors que ça n’allait pas, il ne disait rien. Récemment, il est parti entraîner chez moi, dans mon pays, au Mazembé. On m’a demandé mon avis, et j’ai dit qu’il n’était pas fait pour l’Afrique.
« Bernard Lecomte, un grand président »
Tu vois ensuite débarquer Vahid Halilhodzic. Tu gardes quel souvenir de cet homme ?
Forte personnalité, avec beaucoup d’idées en tête. Il voulait surtout ouvrir une nouvelle ère, parce qu’on était quelques-uns à avoir vécu des choses pas marrantes avec le club, la descente, la montée ratée… Mais lui et moi, ça a pas collé. Faut être clair dans la vie, lui et moi ça a pas collé du tout ! Il y a eu des tensions entre lui et moi, on s’est vraiment pris la tête. Bon, c’était lui le patron… Donc je me suis rapproché de Pierre Dréossi : il me restait encore 2 ans de contrat, il fallait casser le contrat. À mon âge, je ne voulais plus me prendre la tête avec quelqu’un qui arrive avec des idées.
Face à futur Dogue, Ted Agasson
Tu avais l’impression de quitter une équipe qui irait loin ? Que les bases étaient bonnes ?
Quand il est arrivé, il savait qu’il y avait beaucoup de choses à faire. Il avait des idées, et le club, avec Bernard Lecomte et Pierre Dréossi, lui a donné les moyens de les réaliser. Parce que tu peux arriver avec des idées, si tu ne peux pas les appliquer… Là, on lui a donné le pouvoir. À partir de là il a pu faire un bon boulot et ça a permis de rehausser l’image du LOSC, c’était magnifique. Je suis resté supporter du LOSC. C’est marrant parce qu’on se voit de temps en temps au Variétés, mais on ne parle pas de cette époque (rires) !
Ça a été instable au niveau des entraîneurs, mais le président est resté le même : quel souvenir tu gardes de Bernard Lecomte ?
Magnifique. Pour le décrire, je dirais que c’était quelqu’un qui était très à l’écoute, avec beaucoup de sagesse et de recul. J’ai eu quelques tracas, et lui a toujours été là, a cherché des solutions pour m’aider, et aider pas mal de joueurs. Un grand président, qui avait Lille et le LOSC dans le cœur. Avoir un président comme ça aussi passionné et juste… C’est très rare.
Beaucoup ont tenté d’imiter le style capillaire de Roger Hitoto, la plupart ont lamentablement échoué. Ici, Bruno Cheyrou.
« J’ai peu à peu perdu l’envie »
Tu quittes Lille, et là on perd un peu ta trace… Tu pars en Chine ?
Quand j’ai quitté Lille, Beauvais s’est de suite manifesté. Mais je n’avais plus trop la tête au football. J’ai pris le temps, pendant un mois. Et puis un des agents que je connaissais m’a dit qu’en Chine, on me voulait à tout prix, et on m’a fait une proposition. Cet agent me dit : « ils veulent que tu ailles faire une détection de 4-5 jours ». J’arrive là-bas, il y avait de grands joueurs internationaux, qui ont fait des coupes du monde : Valderama était là ! La Chine à l’époque, c’était nouveau au niveau football. Et arrivé sur le terrain, je vois des gens qui courent, je demande « mais ils font quoi ? » ; et on me répond : « tous les clubs attendent ». Voilà comment ça se passait : il fallait d’abord faire un test de Cooper. Les clubs sont là sur le côté, et ils s’en foutent de ton nom : celui qui court le plus longtemps au test de Cooper a le meilleur contrat ! Je dis « Mais qu’est-ce que c’est que ça ? ». Et je te promets : celui qui fait le plus de tours, ils vont tous se battre pour le prendre ! On est comme des chevaux. Mais comment tu peux demander à un joueur comme Valderama de faire le Cooper ? Lui il s’est barré (rires) !
Tu as joué le jeu ?
Oui, j’avais fait un bon truc. 3 clubs se sont manifestés, et après je me mets d’accord avec l’un d’eux, et on m’annonce qu’on doit partir « dans un camp ». Je demande si je peux retourner dans mon hôtel, on me dit « non, on part au camp ». Bon.. On est allés au camp, on a fait des tests là-bas et on y dormait, pas moyen de retourner à l’hôtel, et le stage devait durer 10 jours. Attends, 10 jours ici ? Y a rien ! C’est un ancien camp de… je ne veux même pas savoir. Il paraît qu’ils ont l’habitude. Au bout de 3 ou 4 jours, j’ai craqué, j’ai dit « non, pardon… je ne peux plus ». J’avais plus cette envie-là, de batailler… Non, stop, je suis rentré.
Donc tu n’as pas joué en Chine.
Je n’ai fait que des matches amicaux. En 4 jours au camp, on a fait 2-3 matches. Ils voulaient que je reste, mais je n’avais plus cette mentalité à vouloir me battre.
Et après alors… Qatar ?
Je suis allé au Qatar, où je suis resté un mois et demi, 2 mois. Et après j’ai fait Dubaï, et ça s’est passé de la même manière.
Tu n’avais plus envie ?
Non. Là-bas aussi, quand je suis arrivé, j’ai commencé le stage, mais on n’a fait que des matches amicaux ! Énormément de matches amicaux, et tous les jours, de nouveaux joueurs arrivaient. À l’époque, seuls deux joueurs étrangers pouvaient jouer le match. Donc tu pouvais en avoir autant que tu voulais dans ton effectif, mais seulement deux jouaient. Pfff ! À Dubaï, il y avait un prince qui avait sa petite ville, le désert tout autour. Et un peu plus loin, un autre prince, désert tout autour. Une vie comme ça… Honnêtement, je n’avais plus le moral ou l’envie de faire des efforts. Donc j’ai voyagé, je suis resté 1 mois, 1 mois et demi, j’ai joué des matches amicaux et puis je suis rentré.
Et tu es revenu à Rouen.
J’ai d’abord pris quelques mois au cours desquels j’ai voulu zapper avec tout ça, et j’ai repris avec les matches de gala avec les Black Stars, que George Weah avait repris en main. Là, c’était ici en France. Je ne m’entrainais plus, je ne fais que ces matches-là. Et on vient jouer un week-end près de Rouen, on a fait un big match. Les dirigeants du FC Rouen, le président et l’entraîneur, m’ont approché en présentant leur projet : c’était en 2001, le club était en CFA et voulait remonter en National. Je me suis entretenu 40 minutes avec eux, je les ai écoutés, et j’ai dit : « OK, je suis rouennais, et c’est l’équipe qui m’a permis d’évoluer en tant que pro, donc c’est avec un grand plaisir. Mais si vous voulez qu’on monte réellement, j’ai 2 soldats : Pierre Aubame, un meneur d’hommes, le papa de Pierre-Aymerick Aubameyang, et Bernard Héréson qui a joué au PSG ». J’ai demandé ces deux joueurs car je savais qu’ils étaient des colonels, des guerriers, et qu’ils allaient pouvoir amener leur expérience. Ils m’ont fait confiance et à partir de là on est montés tout de suite. Et après quand on est montés, j’ai vu qu’ils ne gardaient pas mes deux amis. Je n’ai pas voulu aller trop loin, parce que le club montait, et entretemps j’étais en instance de divorce… Mais je suis parti aussi. Je suis retourné jouer à un niveau amateur. Puis le FC Rouen, qui avait fait venir Philippe Chanlot, a retrouvé la deuxième division en 2003.
« Transmettre l’histoire de son pays »
J’aimerais qu’on parle de la sélection nationale, et aussi d’autre chose que de foot, du Congo et de son histoire. La ville dans laquelle tu es née s’appelait Coquilhatville à l’époque coloniale, du nom d’un lieutenant belge. Est-ce que l’histoire, la politique t’intéressent ?
Oui, ça m’intéresse. Avec un père très porté sur les livres, sur les aspects intellectuels, j’ai appris à réfléchir à travers les bouquins, à comprendre le passé et à connaître mon pays. Si tu sais d’où tu viens, tu sauras où tu vas, c’est ma philosophie. Et comprendre l’histoire de mon pays demande beaucoup de recherche. Pendant longtemps, beaucoup d’épisodes m’échappaient, je voulais comprendre, pourquoi ceci, pourquoi cela, pourquoi ces différences dans mon propre pays, pourquoi autant d’ethnies, pourquoi s’appuyer sur « l’ethnie », par rapport à quoi, par rapport à qui… ? Quand tu n’as pas cette richesse, la connaissance de ton pays, il est compliqué de savoir où tu vas. C’est ma façon de voir les choses et j’ai cherché à comprendre. Grâce aux bouquins, j’arrive à plutôt être en paix par rapport à certains événements qui se passent ou se sont passés dans mon pays.
Qu’a t-on en héritage sur le plan politique quand on naît en 1969 dans un pays anciennement colonisé et tout récemment conquis par Mobutu ?
La part de l’héritage quand on est dans un pays comme ça, si je dis « néant », je mentirais. J’aurais aimé que le Congo valorise son passé, et que les enfants qui sont nés de parents congolais puissent rentrer pour comprendre leur histoire. Je pense qu’on ne transmet pas assez l’histoire du Congo, avant que ça ne devienne le Zaïre [en 1971]. Pourquoi c’est devenu Zaïre ? Qu’est-ce qui s’est passé ? La plupart ne connaissent pas cette histoire car les médias actuels sont dans une espèce d’euphorie du présent. Curieusement, on cherche plutôt à transmettre l’histoire de l’Europe que l’histoire du Congo. Si je prends l’exemple des jeunes que je forme, j’ai ici deux jeunes Congolais qui partent signer en pro : ils ne connaissent rien. C’est comme s’il n’y avait pas eu de transmission. Et à partir de là, ils sont toujours à la recherche de quelque chose. Il y aura toujours un vide. Si on ne comble pas ce vide, s’ils ne peuvent pas comprendre d’où ils viennent et qui ils sont, il y aura toujours de quoi satisfaire leur quotidien, mais ils seront perdus. Ils deviendront des suiveurs, pas des leaders. On devient leader quand on a la connaissance de cette histoire, qui permet de poser des bases : tu sais ce que tu es en train de faire. Mais si tu n’as pas ces bases-là… Tu es comme une feuille : tu vas de gauche à droite, tu ne sais pas le pourquoi ni le comment. Tu ne peux pas amener quelque chose de frais en étant seul. Ne pas avoir d’histoire, ne rien savoir de ton propre pays c’est ça qui me fait un peu mal. Être footballeur n’est pas une excuse.
Comment tu as vécu les événements de 1996 et 1997 au Congo ?
C’était difficile… Je ne vais pas faire comme beaucoup de gens qui disent « je ne veux pas faire de politique, je ne fais que du foot ». Là, même si je n’avais pas voulu, la politique s’est imposée à moi. Petit, je n’avais pas grandi avec ma maman et, quand je l’ai retrouvée, c’est devenu le grand amour. Durant la guerre en 1996 et 1997, elle était là-bas et, à l’époque, il n’y avait pas de whatsapp, il n’y avait rien ! J’avais vent des informations, des massacres à Mbandaka. Et je n’avais aucune nouvelle de ma maman qui était au pays. Il fallait éviter de se faire des idées, rester positif, se dire que tout va bien… mais je me mentais à moi-même parce qu’on est un être humain, et tout ce que je faisais à ce moment-là, c’était à moitié, car je ne savais rien sur ma famille. Là, tu commences à penser au pire.
« En 1998, le Congo avait une génération extraordinaire »
Est-ce que ça a eu des répercussions sur ton rapport avec l’équipe nationale ?
Mon père est très attaché au Congo. Quand je suis arrivé à Rouen, chaque fois que je faisais des détections, j’arrivais toujours dans le dernier carré mais on pouvait pas aller plus loin parce que j’étais Congolais ; or il fallait avoir la nationalité française pour aller au-delà. Mais mon père a refusé : il voulait que je reste Congolais. Les dirigeants ont insisté, en disant que ça m’aiderait, et mon père a fini par céder en partie : il a accepté que j’aie la nationalité française, mais il voulait que je garde la nationalité congolaise. Quand j’ai obtenu la nationalité française, à peine une semaine plus tard, les équipes nationales de jeunes sont venues me voir. Cette fois, mon père n’a pas voulu : il acceptait que j’aie ma nationalité française, mais pas que je joue pour l’équipe de France. Donc je n’ai fait que des présélections au niveau français. J’ai fait les catégories de l’Essonne, Seine-et-Marne et après pour l’équipe de Paris, mais là, non, il fallait être français.
Alors, comment as-tu attiré l’oeil de la sélection du Zaïre, puis du Congo ?
Avec Rouen, on a joué un match contre Valenciennes, où jouait mon ami Santos Muntubile1. Bon, on ne se connaissait pas à l’époque. Chaque fois qu’il dribblait, je revenais, et à un moment il m’a insulté en dialecte congolais en me disant… « espèce d’idiot », quoi. Et moi j’ai compris ! Alors je lui ai répondu, en français. Il me dit : « mais attends… t’es congolais toi ? Nous on te prenait pour un Camerounais parce que « Hitoto », tes cheveux etc ». Après le match, on a discuté, et là il a prévenu les gars de la fédération, qui ont fouiné, et ils ont bien vu que mon père était Congolais, que ma mère était Congolaise. Et donc quelques mois après, mon histoire a commencé avec l’équipe nationale.
Avec la sélection, tu as notamment joué la CAN en 1996 et 1998.
Ce sont de très bons souvenirs, même en 1996 en Afrique du Sud, où on n’a pas brillé Cette CAN-là était spéciale par rapport à l’Afrique du Sud, tout ce qui s’y s’est passé, on était tous heureux d’être là, en plus de revoir des amis du championnat contre qui on joue. Il y avait une super ambiance. Mais là où il y avait encore plus d’ambiance, c’est en 1998. On avait une génération extraordinaire, et mon but était de parvenir à amener la plupart des joueurs à venir jouer ici en Europe parce qu’il y avait un talent fou. Et surtout, on a fini 3es de cette CAN, dans des conditions incroyables contre le Burkina-Faso puisqu’on perd 0-3, puis 1-4 à 5 minutes de la fin, et puis on revient et on gagne, ce match-là c’était la folie. Et puis l’ambiance au pays, il y a eu des morts, ils ont fait une fête comme pas possible.
Le 27 février 1998, pour le match pour la 3e place de la CAN, les Congolais, menés 1-4 à la 88e minute, inscrivent 3 buts en 100 secondes !
Il y a eu des morts ??
Ah il y a eu des morts ! À l’époque, quand on parlait du Congo, on voyait des enfants avec des fusils, il n’y avait plus de vie, plus d’ambiance, plus rien. Avoir fini 3es pendant cette CAN, après avoir remonté 3 buts, finir 3e, ça a donné de l’énergie, et les Congolais se sont identifiés. C’était une semaine de folie. Ça tombait bien, même pour moi, car l’organisation de la sélection était chaotique. Tu veux toujours faire pour ton pays et puis… L’erreur c’est de dire : tu es professionnel, il faut comprendre, c’est ton pays, bats-toi pour ton pays. Tu te bats, tu prends ton billet d’avion car on te dit qu’on va te rembourser, tu fais ça 1 fois, 2 fois, 3 fois. Au bout de la 5e fois, il y a un souci ! Tu arrives à l’hôtel, il n’y a personne à l’hôtel, il faut aller à tel endroit… à un moment, je me suis demandé pourquoi je courais. Quand je me suis blessé, c’est le LOSC qui a payé mon billet d’avion pour que je revienne en France ! En plein conflit, on voulait me faire passer par Kinshasa…. OK, c’est mon pays, mais c’est pas parce que je suis professionnel et qu’il faut que je sois bien vu que je dois faire des efforts qui ne sont pas récompensés. Non, à un moment j’ai dit stop, on arrête parce que votre philosophie là, y a un moment j’en peux plus quoi.
On a une dernière question, une question que se posent tous les supporters lillois : est-ce que tu as toujours ta Porsche rouge ?
(Rires) Non, je ne l’ai plus ! Je l’ai revendue juste avant de partir à Dubaï.
Note :
1 Santos Muntubile était la star du Zaïre avec Mobati dans les 80′s. ils ont même joué ensemble en club à Bilima.
Merci à Roger Hitoto pour son accueil et sa disponibilité.
Posté le 12 septembre 2018 - par dbclosc
Dominique Carlier : «Il y a la performance, et l’accompagnement de la performance »
Chose promise, chose due : on vous annonçait dans notre compte-rendu de Lille-Lyon que nous aurions bientôt l’occasion d’évoquer la nouvelle saison de la section féminine avec un peu de recul, comme on l’avait fait l’année dernière en compagnie de Rachel Saïdi. Nous sommes donc allés à la rencontre du nouveau coach, Dominique Carlier, afin de connaître tout d’abord mieux son parcours. L’officialisation de son arrivée a eu lieu en juin, après que Jérémie Descamps a annoncé son départ en fin de saison dernière. Né en 1959, Dominique Carlier a d’abord eu une carrière de joueur professionnel, en deuxième division, avec des passages par Dunkerque, Châteauroux, La Roche-sur-Yon, Thonon-les-Bains et Châtellerault. Puis il découvre le métier d’entraîneur progressivement, en étant d’abord entraîneur adjoint-joueur de Châtellerault durant une saison, avant d’en devenir le coach à plein temps. Il poursuit son parcours à l’Union Sportive Stade Tamponnaise (La Réunion), puis à Wasquehal, en deuxième division, pour son passage sur un banc que l’on connaît probablement le plus ici, notamment parce que l’ESW a été un coriace adversaire du LOSC durant ces années, et surtout l’une des 4 équipes a l’avoir battu en 1999/2000, au Stadium ! Une excellente occasion de se plonger dans nos archives et de voir Dominique Carlier époque « moustache ».
Simultanément à ses expériences sur le banc, Dominique Carlier intègre la DTN, en compagnie de Gérard Houiller ou d’Aimé Jacquet. De 2002 à 2016, il met le terrain entre parenthèses, et monte sa structure d’accompagnement de sportifs et sportives de haut niveau, une expérience qu’il nous relate et dont il dit désormais s’inspirer dans sa pratique d’entraîneur afin de répondre aux exigences d’un métier qui s’est complexifié et demande des compétences plus étendues que la seule gestion du domaine sportif. Un profil qui traduit en actes les « missions » récentes que s’est données le LOSC quant à l’accompagnement de ses jeunes, et dont nous parlait Rachel Saïdi l’an dernier. Rappelé par le LOSC en 2015 pour s’occuper des jeunes stagiaires, il retrouve son activité de coach un an plus tard en prenant en charge l’Iris Croix, en Nationale 2.
Sur le terrain, Dominique Carlier se dit « formateur dans l’âme ». Précisément, après le match d’ouverture contre Lyon qu’on met de côté, le LOSC s’est imposé à Rodez (3-2) avec une équipe particulièrement jeune : une moyenne d’âge de 22,3 ans. Et les entrées de Chrystal Lermusiaux et de Maïté Boucly n’ont pas vraiment augmenté cette moyenne (celle de Laëtitia Chapeh, un peu). Une traduction rapide de la mise en valeur de la jeunesse lilloise… et de l’importance de sa gestion, sur laquelle insiste Dominique Carlier dans l’entretien. Il nous présente enfin les 4 recrues engagées cet été : Carla Polito, Morgane Nicoli, Lina Boussaha et Danielle Tolmais. En cliquant sur leurs noms sous leurs photos, vous accéderez à leur présentation individuelle réalisée par le club.
On va commencer par votre parcours jusqu’ici au LOSC. Vous avez commencé à Châtellerault, il me semble comme manager.
Oui ! C’était en 1988. Cela faisait 12 ans que j’étais joueur professionnel. Le club de Châtellerault m’a proposé d’être entraîneur de D2, de suite. Mais à seulement 29 ans, j’avais encore envie de jouer. Et par ailleurs, je considère qu’on ne peut pas être entraîneur et joueur de D2 à ce niveau-là : ce n’est pas crédible vis-à-vis des joueurs. Donc on m’a proposé d’être joueur et entraîneur-adjoint de Prudent Bacquet, qui a exercé au LOSC (comme par hasard !). Nous avons donc fait une première année en binôme. La deuxième année, Prudent Bacquet a souhaité partir. Châtellerault m’a alors demandé si ça m’intéressait de prendre la place. Il y avait une décision à prendre. Un peu difficile, mais quand on s’engage dans cette carrière-là, ce n’est pas par hasard non plus ! On a une certaine idée derrière la tête.
C’est donc là que vous avez pratiqué pour la première fois votre « reconversion ».
Ça m’a permis, pendant 8 ans, de faire mes armes en tant qu’entraîneur, mais aussi de manager, de responsable de club, de structuration de club. Au niveau sportif, on a fait de très bonnes saisons en National, on a manqué de peu plusieurs fois de retrouver la D2 [Note DBC : Le Stade Olympique de Châtellerault compte une saison en D2, en 1987/1988]. C’est donc là en effet que j’ai vraiment appris le métier. Et, parallèlement, j’avais aussi l’honneur d’intégrer la DTN (Gérard Houllier me l’avait demandé) pour former des entraîneurs. Après, c’est Aimé Jacquet qui m’a demandé de venir avec lui. Et je peux vous assurer que passer chaque année (la France était championne du monde et championne d’Europe) un mois avec Aimé Jacquet, Henri Michel et tout le staff, c’est une sacrée formation.
À quel point le métier a changé depuis 30 ans ?
Le métier a changé sur le plan technique : on est avant tout des techniciens, car on se doit d’avoir des connaissances et des compétences. Maintenant, le métier a énormément évolué sur deux plans : sur le relationnel et au niveau de la communication. Au niveau relationnel, c’est la population avec qui on exerce : je parle ici des joueurs et des joueuses, du pré carré. Bien sûr, je ne vais pas vous apprendre que les générations ne sont pas les mêmes ! Donc il y a une approche qui est différente. Quant à la communication, ou l’entraîneur de haut niveau, homme ou femme, mais aussi au niveau amateur, se doit d’être communicant. Parce que le message n’est plus seulement passé dans le sacro-saint du vestiaire, mais il est aussi véhiculé par les médias, sur des réseaux toujours plus nombreux. L’entraîneur ne se doit pas nécessairement de maîtriser cette communication, mais au moins d’en être conscient. Et certains techniciens peuvent être très compétents et avoir de grandes difficultés à déployer ces compétences. Peut-être moi le premier ! Ces compétences ne sont pas naturelles.

Morgane Nicoli, défenseure centrale, prêtée cette année par Montpellier
« Je pense m’être enrichi de mon expérience d’accompagnement de sportifs et sportives de haut niveau »
Si on comprend bien, le métier s’est diversifié, et vous y avez trouvé l’opportunité d’y développer des aspects qui vous intéressaient particulièrement.
Durant mon parcours, j’ai cheminé. Quand l’aventure s’est terminée avec Wasquehal, j’avais cette idée d’accompagner la personne. Je me reconnaissais plus ou mieux dans l’accompagnement de la performance que dans un entraîneur « classique ». Dans l’approche relationnelle, je ne pense pas être quelqu’un de fort communicant. Je pense être meilleur, parce que je pars de loin. Mais la relation en interne m’a toujours intéressé. Et petit à petit, je me suis rendu compte que dans la performance, avant tout on accompagnait la personne. Maintenant, j’en suis sûr ! Au haut niveau, on accompagne la personne ! Et chaque personne a son environnement de performance qui lui est propre. Et plus la personne est proche de son environnement de performance, plus ça va être fort et durable. Cet aspect m’intéressait, oui.
Ce sont des compétences que vous avez appliquées en dehors du football aussi. En fouillant un peu sur internet, on vu que vous êtes cadre en RH…
Oui, je suis cadre en RH, on peut dire ça. J’ai créé ma structure d’accompagnement de sportifs et sportives de haut niveau.
Ça signifie qu’aujourd’hui votre nouvelle fonction au LOSC, c’est être davantage qu’un entraîneur ? Vous êtes vraiment dans une dimension plus large, plus qu’entraîneur, comme un gestionnaire de la section féminine avec Jules-Jean Leplus ?
Le rôle qu’on m’a proposé d’avoir cette année, c’est celui d’entraîneur de l’équipe première de D1, donc je suis avant tout dans une optique de compétition et de performance. Ma mission première, c’est maintenir l’équipe première en D1. Après, j’ai bien entendu des relations avec Jules-Jean, on discute… Mon approche, ce que je veux apporter à ce groupe D1 élargi, est plus large parce que je me suis enrichi de ces 12 ans d’accompagnement de sportifs et de sportives de haut niveau, quelle que soit la discipline. Et pas seulement dans leurs performances propres, mais aussi dans leur progression dans la vie ! Cela m’a permis de mieux connaître la relation féminine, parce que j’ai accompagné principalement des sportives, et de connaître aussi les approches des différentes disciplines : quand vous accompagnez la championne d’Europe de tir à l’arc, ça vous apprend plein de choses, en termes de concentration par exemple. Je pense m’être enrichi de tout cela.
Vous revenez donc à la compétition, dans le Nord. Il me semble que cet ancrage local est également important pour vous.
Quand j’ai été débarqué de Wasquehal, le premier à m’avoir appelé est Aimé Jacquet. Il me dit « Dominique, tu viens, j’ai de quoi faire pour toi, tu vas à aller à l’étranger ». Mais moi j’étais revenu à Wasquehal parce que c’est ma région. J’ai commencé à Dunkerque, et mon père était mineur dans le Pas-de-Calais. Je la fais pas Zola hein, mais c’est ma région. Mais quand on est joueur professionnel ou entraîneur, on est partout sauf dans sa région. Quand Wasquehal m’a appelé, j’étais en Afrique. J’étais à La Réunion pour faire la Coupe d’Afrique. On m’a demandé si reprendre l’ESW m’intéressait. Si ça avait été ailleurs que dans le Nord, j’aurais dit non. Quand je suis revenu, c’était pour m’ancrer. Quand j’ai été limogé de Wasquehal, je pouvais repartir. Je continuais mon métier, mais je repartais. Deux ans ailleurs, deux ans là… C’est pas grave, c’est pas le métier le plus difficile ! C’était peut-être pour moi le moment de faire de cette difficulté une opportunité, avec ce projet d’accompagnement Et je reviens à ce que je vous ai dit : les 12 ans que j’ai passés, j’ai toujours été dans le football (le relationnel), mais je me suis enrichi de ce que j’avais envie d’avoir. Et cet enrichissement, j’ai envie aujourd’hui de le transmettre. Mais dans la compétition, parce qu’on se refait pas !
Comment avez-vous été approché par le LOSC ?
Ça s’est passé très simplement il y a 2-3 ans : le LOSC n’avait pas de stages pour ses jeunes. Le club est alors venu vers moi en 2015 : « est-ce que ça vous intéresserait ? ». Les jeunes ça me plaît bien, je me suis dit que ça allait me faire redécouvrir un peu les choses, et le déclic a eu lieu avec la redécouverte du terrain ! Mais avec une envie différente. Je ne sais pas si je vais réussir, mais je sais que je n’entraînerai plus comme j’entraînais auparavant. Non pas que j’entraînais mal, mais j’entraînais comme je savais. Aujourd’hui, j’ai envie d’apporter au groupe dont j’ai la responsabilité l’approche que je vous ai évoquée. Parce que pour moi, c’est source de performance.
Carla Polito, milieu de terrain défensive. Elle a joué 16 matches avec Arras en D2 la saison dernière, et 6 matches lors de la coupe du monde U20 cet été, au cours de laquelle la France a terminé 4e.
« La transmission avec Jérémie Descamps a été naturelle »
Patrick Robert, lorsque vous avez été nommé, a évoqué l’idée de « participer au développement de la section féminine ». Est-ce qu’on vous a demandé d’intégrer des joueuses formées par le LOSC ? Cette année, Julie Dufour et Maïté Boucly ont rejoint l’équipe première. Est-ce qu’il y a un objectif comme dans l’équipe professionnelle masculine d’intégrer des jeunes ou est-ce que c’est trop tôt ?
Non, ce n’est pas trop tôt ! On n’a même pas eu besoin de me demander ! C’est peut-être aussi pour ça que l’intérêt est arrivé sur moi. Pour moi, c’est une évidence. Ma vision consiste aussi à pouvoir valoriser le travail du club, donc de la section féminine. Et je ne connais pas d’entraîneur qui se prive de qualités si celles-ci sont apparentes. La qualité, le talent c’est peut-être un grand mot, n’est pas une question d’âge. On l’a bien vu lors de la Coupe du Monde ! Après, c’est la gestion de l’âge qui doit être différente. Savoir gérer des talents précoces/jeunes est très important, parce que c’est dangereux de les griller, de les « cramer ». Gérer des talents vieillissants est tout aussi délicat. Pourtant, ce sont des talents ! Mais à un moment donné, ils vont apporter quelque chose. Et si on demande trop à des talents vieillissants ou trop vite à des talents naissants, ça ne marchera pas.
La première chose que j’ai voulu connaître en arrivant, ce n’est pas le groupe D1. C’est le groupe élargi D1. Pendant la préparation, j’ai ouvert le groupe plus largement à des U19. Vous parlez de Julie et Maïté : Chrystal Lermusiaux et Lise Michalak sont venues parce qu’il faut qu’elles puissent voir. Et moi j’avais besoin aussi de découvrir. Et s’il y en a d’autres, on les prendra. J’ai toujours fonctionné comme ça. Mon regard est large. Mais mon objectif est clair : je ne fais pas de la formation ; je fais de la compétition. Cela n’empêche pas d’avoir un œil de formateur, car je suis un formateur dans l’âme. Claude Puel, pour ne citer que lui, n’est-il pas l’un des plus grands formateurs de France ? Ça ne l’a pas empêché d’entraîner les plus grands clubs, et on a vu Leicester jouer contre Lille, les jeunes sont là… Pour moi, ce n’est pas antinomique.
On en vient à cette saison avec l’équipe première. Comment ça se passe dans ces cas-là ? Est-ce que vous avez eu votre mot à dire, avec un travail en amont ? Ou est-ce que c’est le staff déjà en place l’année dernière ?
Ça s’est très bien passé parce que la transmission a été vraiment naturelle. Jérémie Descamps a ouvert son expérience de groupe. Il m’a fait un tableau de chaque joueuse. Dès que j’étais en situation d’intérêt, je me suis documenté, j’ai vu des vidéos pour connaître les joueuses. Ma préoccupation était de savoir si le staff voulait continuer avec moi. Il ne fallait pas qu’il continue parce qu’il était en place ! Donc c’était ma première question, individuellement : « est-ce que tu souhaites continuer et dans quel cadre ? Voilà ma façon de fonctionner, mes principes ». Je pense que c’est important parce qu’il va y avoir une évolution. Je n’y vais pas avec mes gros sabots, mais chacun apporte sa propre personnalité.
« Le LOSC a quelque chose de très important à offrir : la structure »
L’effectif a été pas mal modifié : 8-9 départs pour 4 arrivées. Est-ce que vous êtes à l’origine des arrivées ?
Il me semblait très important que les filles aient des repères, qu’il n’y ait pas une révolution, un bouleversement qui aurait pu être difficilement vécu. Qui plus est dans un groupe qui avait vécu des choses difficiles, mais qui avait réussi ! Donc très concrètement, c’est la première chose que j’ai dite aux filles le premier jour : « je suis content, parce que toutes celles qui sont là, j’ai souhaité que vous soyez là ». Après, en termes de recrutement, l’objectif très rapidement était de fixer des priorités avec quelque chose de très difficile : le budget ! Le LOSC a quelque chose de très important à offrir : la structure. Que ce soit Morgane Nicoli, Lina Boussaha, Danielle Tolmais, Carla Polito qui a fait la Coupe du Monde… s’il n’y avait pas ce projet du club, cette structuration qui monte en puissance, cette qualité de structure, de terrains, de staff, d’encadrement, elles ne seraient pas venues ! À leur âge, elles veulent avoir des conditions pour se développer. De ce côté-là, on est riches de propositions. Au niveau du recrutement, on a pris 4 joueuses. J’ai dit aux joueuses que pour faire aussi bien que l’année dernière, il faudra être bien meilleures ! Le football féminin évolue très vite car il profite de toute la structuration des années de formation du football masculin. Ici, depuis trois ans, c’est incroyable tout ce qui a déjà été mis en place, mais parce que ça existait déjà au niveau masculin.
Lina Boussaha, milieu de terrain offensive, prêtée cette saison par le PSG. Et derrière, Aurore Paprzycki, partie à Reims lors de l’intersaison.
« Ces filles-là ont du caractère »
Et du coup, au niveau de la structuration, on peut penser que ça va s’accélérer avec l’arrivée de droits TV sur Canal ?
Je n’en sais rien. Sportivement, c’est une mise en avant. Même Lyon a besoin de ça. J’ai entendu Reynald Pedros après le match contre nous. La première chose qu’il a dit, c’est « on était sur un bon terrain, mais on était devant Canal + devant des gens qui ne nous regardent pas d’habitude et il fallait absolument montrer ce qu’était le football féminin de haut niveau ». Ils sont au taquet parce qu’ils savent que l’image aujourd’hui va être exposée. C’est mobilisateur !
Pour terminer, est-ce que vous pouvez nous dire un mot sur les 4 recrues ?
On va commencer devant : Danielle Tolmais est une vraie compétitrice. Elle est Franco-américaine, avec cet esprit américain, universitaire, formée pour ne jamais renoncer, et elle a aussi des caractéristiques qui pourront être très complémentaires et valorisantes pour Sarr et Coryn (qui s’est malheureusement blessée), qui ont des caractéristiques différentes. Elle va nous permettre de diversifier notre potentiel offensif. L’année dernière, il était relativement ciblé. Les adversaires ne sont pas fous, ils ont ciblé très vite où était le problème.
Danielle Tolmais, arrivée de Soyaux, où elle a inscrit 4 buts en championnat et 6 en coupe de France en une demi-saison. Elle est internationale B.
Lina Boussaha est véritablement une joueuse d’avenir du PSG. Les relations avec le PSG (via Bruno Cheyrou) et Jules-Jean ont facilité les choses. Elle voulait du temps de jeu, elle travaille pour en avoir (elle est très jeune, U19). C’est quelqu’un qui peut franchir un palier dans une équipe comme le LOSC cette année. Alors qu’au PSG, elle serait bloquée.
Carla Polito est pour moi une des grandes espoirs du football des Hauts-de-France. Elle est U19, elle a fait la Coupe du Monde en U20, je ne pense pas que Gilles Eyquem [le sélectionneur] soit un inconscient. Elle a des qualités. Elle a encore à se former, elle vient de D2. Le rythme de D1 est déjà beaucoup plus rapide. Il serait inconcevable qu’elle ne soit pas au LOSC : les meilleures jeunes filles des Hauts-de-France doivent venir au LOSC !
Et puis Morgane Nicoli, après un bon début à Montpellier où elle s’était fait une place, a eu une opération du genou. L’année dernière, elle est revenue. Et aujourd’hui, si elle veut retrouver le niveau qu’elle avait à un moment donné, elle doit retrouver du temps de jeu. On n’est pas déçus, parce qu’on pensait que son caractère de Corse correspondait à cette volonté qui existe déjà dans le groupe. Cette ténacité… Les filles sont allées chercher la D1 l’année dernière ! Il a fallu montrer du caractère. Je pense que Morgane ne dévalorise aucunement cet élément-là. Et avec Maud [Coutereels] et Laëtitia [Chapeh], c’était difficile de repartir uniquement sur un duo en défense centrale, avec la saison qui nous attend.
Merci à Dominique Carlier et à Frédéric Coudrais pour leur disponibilité.
Crédits photos : LOSC
Posté le 15 novembre 2017 - par dbclosc
Arnaud Duncker : « Valenciennes, mon club formateur ; Lille, mon club de cœur »
La célèbre équipe de DBC, au complet, poursuit ses entretiens pour mettre en lumière la non moins célèbre grandeur losciste, qui saute déjà aux yeux : au tour d’Arnaud Duncker d’évoquer ses souvenirs !
Pour rappel, on est allés voir Rachel Saïdi en août sur l’actualité de la section féminine et, du côté des mecs, Fernando D’Amico et Grégory Wimbée durant le premier semestre. Si ces deux derniers sont associés à une période sportive exceptionnelle pour le LOSC, on ne peut pas dire que les années durant lesquelles Arnaud était Lillois (1994-1998) furent associées à du beau jeu et à des résultats faramineux. Ce qui ne signifie pas, loin de là, que c’est une période que l’on n’a pas appréciée. On l’a souvent écrit ici : quand, enfant, on effectue sa socialisation footballistique dans les années 1990 à Grimonprez-Jooris, il reste toujours un on-ne-sait-quoi d’amour pour le football laborieux, les tribunes vides, les 0-0 pas contre le cours du non-jeu. Dans un collectif moyen, c’est aussi le temps où les teigneux sur le terrain peuvent particulièrement s’épanouir. Et Arnaud Duncker était bien de ceux-là : on se rappelle son activité débordante, son endurance au-dessus de la moyenne, ses chevauchées-bulldozer côté droit, ses récupérations de balles spectaculaires et parfois peu académiques. Mais il n’était pas que ça : on se rappelle aussi sa capacité à apporter du danger offensivement, et sa qualité de centre et de passe. Et on se souvient qu’il a marqué sans doute un des plus beaux buts de l’histoire du LOSC, du moins d’un point de vue collectif, performance d’autant plus exceptionnelle à cette époque. C’était contre Caen, son premier but à Lille, et le résumé du match se trouve ci-dessous, juste avant le début de l’échange.
C’est donc d’abord pour l’excellent souvenir de l’ensemble de son œuvre footballistique que nous l’avons sollicité. Mais aussi pour revenir plus généralement sur la vie au LOSC durant les 4 années qu’il y a passé, l’ambiance dans les groupes, les relations avec les entraîneurs, le public, le jeu pratiqué. Ces quatre saisons ont chacune leurs singularités – n’oubliez pas de cliquer sur les liens qui renvoient à nos bilans saison par saison quand c’est souligné et en gras, comme ça : une saison correcte mais irrégulière en 1994-1995, un maintien acquis de justesse en 1995-1996, la descente en 1996-1997 malgré un départ en trombe, et enfin une saison en D2 et la 4e place avec Thierry Froger. D’ailleurs, on sent bien chez Arnaud une certaine nostalgie de ce temps – du moins, sur certains aspects liés à l’évolution du football – et, corollairement, un propos plus critique sur le LOSC actuel.
Arnaud nous évoque aussi dans cet entretien ses débuts au centre de formation de Valenciennes, ses années à l’USVA, notamment marquées par le match contre Marseille en mai 1993, qu’il a joué. Et l’après-LOSC : son départ avorté en Angleterre, le retour à Valenciennes, puis le foot en amateur en Belgique.
Probablement, beaucoup l’ont rencontré ou sont allés le saluer dans les années 2000 quand il tenait un magasin de sport dans le Vieux-Lille. Arnaud nous parle également de cette première reconversion, et de sa situation professionnelle actuelle. Et si DBC peut servir à jouer les entremetteurs, il y a comme une petite annonce en fin d’entretien ! En tout cas, on a pris beaucoup de plaisir à discuter avec Arnaud, et on espère que ses recherches seront vite fructueuses.
L’entretien a eu lieu juste avant le match de Metz. On discutait alors à bâtons rompus du match à venir, et l’entretien commence sans question précise. On est comme ça nous.
23 septembre 1994, le jour des 50 ans du LOSC, Arnaud Duncker inscrit son premier but avec le LOSC, son deuxième en D1, après une belle action collective. Par la suite, Kennet Andersson lui balance un ballon et se fait expulser, puis Amara Simba égalise. LOSC représente.
Si tu ne gagnes pas à Metz, même si Metz est dans une situation similaire, tu as du souci à te faire. Je n’ai jamais vu autant le LOSC passer à la télé depuis 6 mois, sur TF1, à Téléfoot, partout ; j’ai même vu Patrick Collot à la télé (rires) ! Le club a beaucoup communiqué vers l’extérieur depuis 6 mois. Mais en fait on nous explique quoi ? Quel est le projet ? L’année dernière, j’étais avec les anciens du LOSC en Angleterre. On apprend que le club recrute 7 joueurs au mercato. 7 joueurs ! Probablement des joueurs que Bielsa avait déjà validés. On fait venir Passi, et maintenant, Bielsa, qu’on présente comme le meilleur entraîneur du monde. Pour le moment, je n’ai rien vu. J’ai vu un argument com’, il y a 6 mois, et l’envie d’attirer de nouveaux publics autour du nom « Bielsa ». Mais ça ne suffit pas ! J’aurais préféré qu’on prenne un Kombouaré par exemple. Quand je vois ce qu’il a fait à Valenciennes… Depuis qu’il est parti, on voit qu’il faisait du boulot ! Quand je vois ce qu’il fait à Guingamp, ce qu’il a fait à Lens ! Il s’est fait virer du PSG mais il était quand même premier ! J’aurais préféré un mec comme ça.
Ne penses-tu pas qu’il s’agit avant tout d’une question de temps avec Bielsa ?
Du temps… En attendant, on entend beaucoup parler d’argent. Le club a un nouvel entraîneur, très connu. J’ai du mal à comprendre sa communication. Déjà, il ne parle pas français. On nous dit qu’il est le meilleur entraîneur du monde ? Franchement, il n’a aucun palmarès, excuse-moi. Après c’est peut-être un bon technicien, un bon tacticien, mais je ne sais pas si c’est un bon entraîneur. Il y a aussi une attitude à avoir ! Quand je vous parle de communication, c’est vis-à-vis des supporters. Autant le club communique beaucoup vers les médias, autant il y a un manque de communication flagrant au sein du club. Je pense qu’il y a un manque de communication en interne, et que l’équipe professionnelle est séparée du reste du club. Je voyais aussi que récemment, il y a eu un petit problème avec Pascal Cygan par exemple, qu’on envoie en Belgique avec Arnaud Mercier.
« On parle beaucoup d’avenir et peu de présent »
Tu crois qu’il peut y avoir un problème pour que les supporters s’identifient ?
Exactement, il y a un problème d’identification. Je regarde tous les matches du LOSC, soit directement au stade, soit la télé. Je veux bien qu’on recrute des jeunes ; la moyenne d’âge de l’effectif est très basse. Je n’ai rien contre les joueurs individuellement, mais je ne m’y reconnais pas. Il n’y a pas encore de confirmation des espoirs placés dans les joueurs. Après, sur la durée, peut-être que ça prendra… On montre aussi de l’impatience parce qu’on a été habitués à être en haut de l’affiche, mais aussi parce qu’on nous a vendu un projet. Mais quel projet ? Indéniablement, il y a eu des erreurs. Bon après, il y a eu des blessés…
On doit à Arnaud Duncker un de nos tweets rigolos. Enfin nous, on trouve ça rigolo. D’ailleurs, il avait été repris dans Réservoir Dogues : si c’est pas un signe…
Quand on est joueur et que, peut-être, on ne comprend pas bien le projet du club, on est dans quel état d’esprit ? C’est peut-être quelque chose que tu as aussi connu toi, à une époque où ce n’était pas très clair non plus.
L’état d’esprit… On essaie d’y croire ! Mais on est à la 10e journée, il va falloir se grouiller un petit peu ! Parce que là, on parle beaucoup d’avenir et assez peu du présent. Bon là, c’était pas mal contre Marseille ! Ça n’a pas été un grand truc encore mais il y a du mieux. Mais on a une moyenne d’âge de 22 ans, et j’aurais aimé qu’on garde un ou deux cadres. Des gens plus expérimentés par rapport à la panique qu’il doit y avoir. Là, qui va relever le niveau ? Quand je vois des joueurs confirmés, les Mavuba, Balmont… Champions de France, vainqueurs de la coupe de France, et on les laisse sur le côté ? « Allez dégage, on n’a plus besoin de toi » ? On a le sentiment que c’est devenu un football-business, du business total. Et ça, tu le vois aussi à la manière dont est configuré le stade : les gens qui prennent les loges, c’est pour faire du réseau. C’est aussi un moyen de faire du business. La dernière fois, il y avait Lille-Monaco : y avait le match en bas, et je le regardais à la télé ! Parce que des mecs arrêtaient pas de me parler. Et pourtant le match était en bas…
Et tu situes cette évolution avant l’arrivée de Gérard Lopez, ou c’est vraiment associé à lui ?
Je l’associe à l’arrivée de Gérard Lopez. Quand c’était Seydoux, on était dans une certaine continuité dans la progression. Quand je jouais au LOSC, on avait l’habitude de jouer la deuxième partie de tableau, on n’était même pas des trouble-fête, et l’identité était celle-là. On avait notre stade, même s’il n’y avait pas grand monde, mais il y avait des valeurs. Maintenant, le football, même un stagiaire est riche ! Je n’ai pas gagné grand chose en comparaison. Le plus que j’aie gagné, c’était en 1998, c’est entre 55 000 et 70 000 francs. C’est déjà pas mal ! Le football évolue, bien sûr. Mais là, sur le terrain, je ne vois pas grand chose. Le rapport entre ce que je vois sur le terrain et la valeur marchande, je ne le vois pas. Je pense que Seydoux a fait ce qu’il fallait : champion de France, dans les 3 premiers pendant quelques années, des sacrés joueurs, une belle équipe… Des entraîneurs, Puel et Garcia, qui ont aussi compris qu’à un moment c’était limité, donc ils sont partis autre part. Et là, je reviens là-dessus, quel est le projet ? Est-ce que c’est de faire venir des jeunes pour les revendre dans 2 ans ?
En même temps, les dernières années avec Seydoux, c’était ça aussi.
Oui mais c’était moins flagrant.
Quand on recrute Sehrou Guirassy plutôt que de faire jouer un jeune du centre de formation… Il est recruté à Laval pour 1 M€, il est prêté une demi-saison à Auxerre et il est revendu 6 M€. Est-ce que c’est pas la même chose ?
Après si t’as une opportunité… Là, c’est clairement du bénéf ! Mais s’agissant de la situation actuelle, l’année dernière t’as 7 joueurs qui ont signé, quelle est la plus-value là ? Qui est au-dessus ?
Mais est-ce que, vu ce qu’est devenu le foot, cette transition du LOSC vers du foot-business, c’est pas une condition de survie ? En gros c’est ça ou être condamné à jouer la 15e place tous les ans ?
Je pense que cette année t’iras pas plus haut, hein (on rit) ! Quand je vois Lopez qui dit « on vise le top 5 », attention ! On ferait mieux de regarder derrière, plutôt 15-20. Encore une fois, on parle d’avenir mais là, il y a urgence. Et difficile pour les joueurs de le dire. Maintenant, si tu ouvres la tronche… Avant tu pouvais l’ouvrir un peu et maintenant c’est tellement médiatisé que le moindre truc prend des proportions énormes. Avant t’étais plus cool, t’étais relax, on était à Grimonprez avec les supporters, du bois de Boulogne jusqu’à la porte du vestiaires quasiment ! Tu me parles de Grimonprez, quand je vois les deux petits terrains qu’on avait, et là maintenant tu vois Luchin, tu vois les caviars que c’est !
Donc tu es critique sur le LOSC actuel, mais tu restes un de ses supporters !
Bien sûr ! Le LOSC est un grand club. Je suis critique aujourd’hui parce qu’il n’y a pas de résultat ! S’il y avait des résultats, je dirais peut-être l’inverse… Peut-être que dans 6 mois-1 ans, ils seront dans les 3 premiers, et je dirai que je me suis trompé ! Et puis je joue toujours avec les anciens Dogues. Si on fait appel à nous, je réponds présent parce que ça reste des potes. Même si je n’ai pas joué avec eux, c’était juste après moi, il y a aussi la génération des Wimbée. On fait une dizaine de matches dans l’année. Je joue aussi parfois avec les anciens de Valenciennes, car c’est mon club formateur. Valenciennes, c’est plus compliqué, car il n’y a pas autant de joueurs qu’à Lille. Mais c’est probablement ma dernière année avec les anciens Dogues. Avec le temps qui passe, je connais de moins en moins de monde ! Et j’ai aussi plus de mal à me retrouver dans le nouveau projet. Je suis très attaché à Michel Castelain – et j’en ai récemment parlé avec lui-, à Patrick Robert, et à notre secrétaire, Sandrine, mais place aux jeunes ! Je vais avoir 47 balais…
« J’ai été viré du centre de formation de Valenciennes… »
On va revenir sur ton parcours plus personnellement ! Tu nous rappelais ta formation à Valenciennes. Tu débutes donc là-bas en équipe de jeunes.
Mon premier club, c’est Pérenchies. Puis je suis parti une année au LOSC, en Cadets 1e année. À l’issue de cette saison-là, j’avais le choix entre intégrer le centre de formation du LOSC, à l’époque dirigé par Charly Samoy, et le centre de formation de Valenciennes. Et comme je suis parti au sport-études Le Quesnoy, près de Valenciennes, j’ai choisi Valenciennes. C’était en 1986. Je n’y habitais pas à l’époque, mais c’est là que vivait toute ma famille aussi. C’était le plus pratique. C’est un parcours assez typique, que je partage avec mon ami Jérôme Foulon. On a fait toute notre formation ensemble, en sport-étude et au centre de formation. Mais lui a commencé à jouer pro un an avant moi.
Et tu gardes quels souvenirs de tes années de formation ?
J’ai eu plusieurs entraîneurs : Léon Desmenez, Roger Fleury, Daniel Leclercq, Alexandre Stassievitch. Et je me rappelle avoir été viré du centre de formation ! Les jeunes années, quand t’as 15 ans-16 ans, ça part un peu dans tous les sens. Daniel Leclercq et Alexandre Stassievitch ne m’aimaient pas trop. Et j’ai une anecdote avec Alexandre Stassievitch : lors du premier entraînement, je lui ai fait une passe à 10 centimètres de son pied, et il me dit « vas-y, tu peux retourner aux vestiaires ! ». Je pensais qu’il plaisantait, mais il m’a vraiment demandé de retourner aux vestiaires. Je venais d’arriver là, j’avais 15 ans, je venais de décrocher un titre de vice-champion de France de cadets nationaux avec Valenciennes. J’étais le seul à être mis sur le côté. Viré ! Et en fin de saison, je joue un match amical avec la régionale de Valenciennes, contre des Belges au stade Nungesser. Je ne fais que la deuxième mi-temps, parce que comme j’étais viré, je ne faisais plus grand chose. Victor Zvunka, entraîneur de l’équipe première, est là. Il vient me voir à la fin du match et me dit : « demain matin, 9h avec les pros ». Bon, d’accord ! Et le lendemain matin, je fais l’entraînement avec les pros, premier ballon, centre d’Olivier Legret, reprise de volée, lunette ! Tout le monde m’a regardé, je me suis dit « oh putain…». Je pensais avoir déconné. Parce que je peux te dire qu’à l’époque, les vieux tu les respectais ! C’étaient les jeunes qui portaient les plots ! Et donc le premier match que j’ai joué, c’était à Abbeville, avec Victor Zvunka. J’avais 16 ans, et Victor Zvunka m’a lancé alors que j’étais viré du centre de formation. Et c’est parti, ensuite l’évolution de la carrière que j’ai faite avec Valenciennes.
Et donc tu passes pro en 1991, c’est ça ?
Oui, en 1991. Je fais 3 ans en pro avec Valenciennes. En 1991, l’USVA est en D2. Et on monte en première division à l’issue de la saison 1991-1992, avec Francis Smerecki.
Une montée, suivie d’une descente immédiate en 1993.
L’année de… Valenciennes/Marseille.
« Jacques Glassmann n’a pas voulu trahir le club »
Tu étais sur le terrain ce jour-là. Tu as quel souvenir de ce match ?
Ben… Un souvenir bizarroïde. La veille, on faisait la mise au vert dans un hôtel sur Vieux-Condé. Et on savait déjà, ça commençait à parler. On entendait des bruits, mais c’est surtout le lendemain que ça s’est confirmé. On faisait réunions sur réunions, entre joueurs, avec les dirigeants… On disait que des gens auraient été payés pour laisser passer le match.
Et vous décidez de jouer.
Oui, on décide de jouer, mais l’ambiance était vachement tendue. Super tendue. À la mi-temps, il y a la réclamation posée par Jacques Glassmann. Après, sur le terrain, c’était pas flagrant ! Oui, tu peux toujours dire, au bout de 10 minutes de jeu, Christophe Robert se blesse. Bon. On ne peut pas deviner que sa blessure est imaginaire. Et je n’ai pas vu Burruchaga ne pas aller de l’avant. On a été entendu par la justice, lors de l’audition, j’étais juste à côté de Christophe Robert, avec son plâtre ! C’étaient des joueurs avec qui je m’entendais bien. Mais pourquoi tout ça ? À l’époque, 25 briques… c’était 25 briques. Aujourd’hui, c’est que dalle, même en euros ! Et après, c’est tout con, mais tu te demandes ce que ça aurait pu donner, rien qu’un match nul ! Un match nul, on se sauvait, et c’est Lille qui descendait !
Comment tu expliques que Jacques Glassmann ait été à ce point vilipendé ? Comment se fait-il que, sur le coup, il ait été considéré comme un traître ?
Quand j’étais footballeur, je ne veux pas te dire que j’allais au bureau. Au contraire, c’est le plus beau métier du monde ! Tu te lèves le matin, tu penses ballon, tu vas jouer au ballon… C’est un métier, j’ai été payé pour ça. Il y a quoi de plus beau ? Mais si j’ai très peu d’amis dans le foot, Jacques est un de mes meilleurs amis. Je l’ai très souvent au téléphone. C’est lui qui s’est occupé de ma reconversion, car il s’occupe des joueurs de l’UNFP en reconversion. Jacques est resté fidèle à ses principes. Il ne voulait pas tromper, et il a dit non. Non, on ne fait pas ça. Jacques, en plus, était là depuis longtemps, il faisait partie des cadres, il a fait des montées. Ce club nous a apporté, et il n’a pas voulu trahir le club. Le club ne lui a pas rendu. Je trouve qu’il aurait dû lui rendre. Avec les galères qu’il a vécues après… Ça a été la descente aux enfers pour lui. Tout le monde l’a laissé tomber. Je l’ai toujours soutenu. Il a révolutionné le foot parce que… C’est quand même lui qui a dénoncé les malversations qui existaient depuis longtemps dans le foot. Les dessous de table, en fin de saison, ça se faisait. Ça a un peu épuré tout ce football.
L’équipe de Valenciennes 1992-1993. Arnaud est au centre, au 3e rang. Dans la rangée du milieu, on reconnaît Jacques Glassmann et son inimitable coiffure. Et Jérôme Foulon, au premier rang.
Et au niveau des autres joueurs, quelles étaient les réactions vis-à-vis de Jacques Glassmann ?
Je pense que des joueurs lui ont dit qu’il était con de faire ça. Il y en a qui auraient dit oui. Déjà parce que c’était l’OM. À Valenciennes, je connaissais des gens qui supportaient Marseille, parce que Marseille à l’époque, c’était Waddle, Mozer, Barthez… C’était une belle équipe, et tout le monde la supportait. Moi-même, quand ils ont gagné la coupe d’Europe une semaine après, j’étais content ! Jacques a refusé. Nous, les anciens, c’est-à-dire Jérôme Foulon, Stéphane Grosselin, Dominique Corroyer et moi, on a toujours été dans cette optique là. Valenciennes, c’est mon club formateur, tu vois ? C’est ce que je dis tout le temps : Valenciennes, c’est mon club formateur, Lille mon club de cœur. Jacques n’a pas été soutenu : au niveau des instances nationales, au niveau de la présidence du club, Michel Coencas n’a rien dit. Le groupe Valois [principal sponsor de l’USVA] n’a pas réagi. Jean-Louis Borloo était juste derrière, on peut dire qu’il est le bonhomme du valenciennois, mais à l’époque il était l’avocat de Tapie, alors qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? Ensuite, on ne parlait même plus de football, quand tu vois l’argent planqué dans le jardin, les aventures de Mellick… Tu vas au-delà du foot quoi. Tu voyais bien que c’était aussi pour atteindre une personne, Bernard Tapie.
« On se faisait siffler partout parce qu’on faisait partie de l’équipe de Valenciennes 1993 »
À ton niveau, quelles conséquences ce match a eu sur ton parcours ?
Ben déjà, on descend en D2. Sportivement, l’année d’après a été catastrophique. On a eu un mélange de galères sportives et des conséquences de l’affaire. Beaucoup de joueurs sont partis, d’autres sont arrivés. Mais il n’y avait pas d’entente, pas de vestiaire. Même les supporters, je pense, ne s’y retrouvaient plus. C’était vraiment chaotique. Quand on se déplaçait, c’était l’enfer. L’enfer total. Tu ne pouvais pas te déplacer sans les flics, sans ceci, sans cela… Quand on est allés à Nice, on nous a balancé des pièces depuis les tribunes… Même à Dunkerque on se faisait insulter et cracher dessus. T’imagines ? Plus personnellement, j’ai dû changer de numéro de téléphone. Je recevais des appels anonymes. J’ai reçu des courriers avec des cercueils chez moi. Tu paniques, hein. Bon, je n’étais pas encore marié, mais j’avais ma future femme… Ça prenait des proportions énormes.
Tu quittes le club en 1994.
Déjà en 1993, après la descente en D2, je devais partir. J’étais sollicité, déjà par Lille, et aussi d’autres clubs. Mais on n’a pas voulu me laisser partir. J’ai accepté de rester une année, avec en échange la garantie que j’aurais un bon de sortie à la fin de la saison. Et on est descendus en National… Je ne voulais plus rester. Le club dégringolait dans tous les sens. Et les dirigeants disent qu’ils veulent me garder encore, malgré ce qu’on s’est dit l’année d’avant ! Alors j’ai fait du Thauvin : je ne suis plus allé à l’entraînement. Mais bon, je n’étais pas dans les journaux ! Je ne suis pas allé à l’entraînement pendant 15 jours. En plus, Lille me voulait vraiment. Donc les négociations ont commencé entre mon agent, Marc Roger, et le directeur sportif de l’USVA, qui était Jean-Pierre Tempet à l’époque.
Donc tu signes à Lille durant l’été 1994, en même temps que Jérôme Foulon. On imagine que tu es heureux de sortir de la galère valenciennoise.
Oui, mais même quand je suis arrivé à Lille, on me parlait encore de Valenciennes. On se faisait siffler quand on jouait dans le Sud. On se faisait toujours siffler parce qu’on faisait partie de l’équipe de Valenciennes d’avant !
« Si tu es moyen mais que tu te défonces… les supporters sont contents »
Tu as eu un accueil difficile pour ça, par des joueurs lillois ?
Non ! Nous, on n’était pas dedans de toute façon. Au contraire, l’accueil à Lille, exceptionnel ! J’ai toujours été bien aimé là-bas. Quand on est au taquet, qu’on mouille le maillot… D’ailleurs c’est ce que je regrette et que je ne retrouve plus au club : dernièrement je voyais un Balmont, putain ! Un mec comme ça, c’est exceptionnel ! Il se défonce ! Après, ça reste un joueur moyen, mais il se défonce ! Il y a deux ans, c’était encore un des meilleurs sur le terrain. Et quand tu te défonces, les supporters sont contents. Moi à Lille, c’est ce qui s’est toujours passé. J’ai eu des hauts et des bas, mais voilà, le samedi, j’étais à 3000%. C’était clair. Fallait arracher la prime !
En arrivant à Lille, tu as retrouvé des joueurs avec qui tu avais joué en équipes de jeunes ?
Non, mais je me rappelle avoir joué contre Fabien Leclercq, Frédéric Dindeleux, Cédric Carrez, Antoine Sibierski… C’est un moment où le LOSC refaisait confiance à sa formation et n’avait pas trop le choix. Mais c’est pas mal ! Quand je regarde les uns et des autres, il y a eu de belles carrières !
Et aujourd’hui avec ces joueurs-là, tu n’as plus de contact ?
Si ! Fred, je le revois de temps en temps. Cédric aussi quand il revient, parce qu’il est sur Gap, il est même entraîneur. Fabien, je le vois de temps en temps. Celui que je vois le plus en fait, c’est Jérôme Foulon.
Ton poste a évolué à Lille : la première année, il me semble que t’as plutôt joué milieu défensif. Parce que c’était justement Jérôme Foulon arrière droit. Et après, on t’a fixé arrière-droit, c’est bien ça ?
Jean Fernandez me faisait en effet jouer milieu de terrain, aux côtés de Roger Hitoto. Roger, c’était un mec sur qui tu pouvais compter. C’était un battant, un mec de devoir ! Il ratissait beaucoup de ballons, et était apprécié dans le vestiaire aussi ! C’est dommage, je n’ai plus de contact avec lui.
2 août 1994 : premier match d’Arnaud Duncker à Grimonprez-Jooris sous les couleurs du LOSC, contre Strasbourg. Lille s’impose 1-0 grâce un but de… Roger Hitoto. Pour info, dans le même temps, Lens s’incline à Paris.
« Initialement, Cavalli ne comptait pas sur moi »
Cette saison-là, 1994-1995, c’est particulier, c’est-à-dire qu’il y a deux saisons en une : à Grimonprez-Jooris, c’était super : on était la quatrième équipe à domicile ! Il y a eu 12 victoires à la maison, dont 10 sur le score de 1-0. Et à l’extérieur ça marchait pas : seulement 1 victoire et 8 points pris. Tu as une explication à ça ?
C’est vrai que cette année-là, on ne lâchait pas beaucoup de points à domicile. Je pense que cette année-là, on bat Monaco [Oui, 1-0, but d’Arnaud Duncker d’une belle tête plongeante !] et le PSG à domicile. Et à l’extérieur, on jouait différemment. Et ça ne marchait pas. On jouait un système, on va dire, défensif mais explosif. On avait Éric Assadourian qui allait à 3000 à l’heure devant, donc si on avait le ballon, on pouvait compter sur lui, c’était tranchant. Après, à mon époque, on n’a jamais eu de grands attaquants ! Cette saison-là, on a Clément Garcia, et Frank Farina mais sur le déclin. Donc on comptait plus sur une force collective au milieu de terrain avec Assadourian qui partait. Tandis qu’à l’extérieur, on faisait du défensif ! On n’avait pas réellement de point de chute d’attaque. À part Assad, mais il était tout seul, c’était galère !
C’est dommage, celui qui avait été recruté pour apporter du poids devant et qui avait fait une bonne préparation, c’était Christian Perez, mais qui s’est blessé lors du premier match à Lens… Il a finalement très peu joué.
Il a très peu joué alors que c’était quelqu’un qui nous aurait amené quand même un peu plus d’expérience. C’est dommage, parce que qu’on avait beaucoup à apprendre de lui. Je me souviens, deux ans auparavant, il jouait encore en équipe de France ! Il s’est blessé et n’a jamais su revenir. Manque de confiance après avec le coach, parce qu’il était particulier Fernandez ! Si t’étais pas costaud, c’était pas la peine. Fernandez l’a jeté. Je ne pense pas que Christian Pérez ait de bons souvenirs de Lille.
Ensuite, ta deuxième saison à Lille, 1995-1996, démarre d’une façon assez catastrophique. Là c’est une photo collective, c’est le Challenge Emile-Olivier au Stadium. On ne gagne pas avant la 10ème journée, je ne sais pas si tu te rappelles.
Exact, c’est la saison où Jean Fernandez se fait virer. Et Jean-Michel Cavalli le remplace. Cavalli me convoque dans son bureau et me dit « pour moi t’es pas titulaire. Si tu veux partir, tu pars ». Sauf que Jérôme Foulon était parti à l’intersaison. Puis Fabien Leclercq se blesse : donc on n’a plus d’arrière droit. Et finalement, Cavalli me met arrière droit, et j’ai joué toute la saison sur le côté, et même jusqu’à mon départ de Lille. Donc je n’avais pas de grosses affinités avec Cavalli, et après voilà, ça se passe sur le terrain. Je faisais le travail.
Tu avais déjà joué latéral ?
Oui, enfin tu sais, moi je suis multipostes. Sauf dans les buts ! J’ai joué à gauche, à droite, stoppeur…
« Nos qualités ? C’était se battre, chaque saison »
Sur un plan collectif, l’analyse qu’on avait faite, c’est que l’intersaison avait été mal conduit : on avait recruté beaucoup d’anciens qui étaient finalement sur le déclin… On n’a rien contre eux personnellement, mais on ne peut pas dire que Germain, Rabat ou Simba aient laissé un grand souvenir à Lille. Quant à Frank Pingel, le Danois, la légende…
…qui s’est battu une fois avec Rabat ! Un truc de fou. On est en boîte. A l’époque, on pouvait sortir, sauf les veilles de match. On se fait un repas. Puis on va en boîte, du côté de Moulins. Et ils se mettent sur la gueule. Truc de fou ! Ils se sont foutus sur la gueule. Ils ne s’entendaient pas. Thierry Rabat, on peut dire ce qu’on veut de lui, mais c’était un professionnel. Sur le terrain, c’était un professionnel. J’aimais bien. On ne parle pas de technique là, car ces années-là, mis à part Sibierski qui avait du talent à l’époque, dis-moi qui est technique dans cette équipe ? Dindeleux était élégant. Mais techniquement, par rapport à ce qu’on voit maintenant… Hormis Sibierski qui avait les qualités requises, on savait qu’on n’allait pas jouer les cinq premières places, on savait qu’on devait se battre. C’était ça nos qualités.
Cette altercation Pingel-Rabat, est-ce que c’est significatif d’une mauvaise ambiance à l’époque ? Ce qui pourrait aussi expliquer le mauvais début de saison…
Oui, clairement. Là, je vois Meszoly sur la photo, un super mec. Et à côté, une espèce de coalition des deux Danois… Aujourd’hui c’est une époque qui est fort médiatisée, donc tu ne peux plus rien faire, même dans le couloir ! Moi je me souviens d’avoir mis une claque à Giuly ! Avec Fabien Leclercq, on lui a dit pendant le match : « tu vas voir, on va te choper là-bas ! ». En fait, quand on sortait du terrain à Grimonprez-Jooris, il y avait 3 marches à descendre, et après il n’y avait pas de caméra. C’est quand on a joué contre Lyon en Coupe de France [février 1997]. Jean-Claude [Nadon], toujours aussi froid…
Il est à Lens maintenant !
Il paniquait tout le temps ! C’était le plus ancien, il avait toujours peur ! Je ne sais pas si c’est une question de peur ou de concentration… On avait l’impression qu’on ne pouvait pas lui parler.
Tu parles pour toute sa carrière ou juste cette année-là ? Parce que cette année-là, il a pas fait un bon début de saison…
Non, non, toute sa carrière ! Laisse tomber, Jean-Claude au début était d’ une froideur ! Froid à mort ! Quand je suis arrivé de Valenciennes, il était froid ! Et puis après, on est devenus potes. Moi je rigolais dans le vestiaire, il faut rigoler ! Simba, c’est dommage… Je lui ai dit « tu fais une bicyclette au club, tu verras, tu vas être le roi du club ! Fais ça en match ! Tente, tu verras, t’auras tout le public qui sera avec toi ! ». C’était Monsieur Bicyclette quand même. Il l’a jamais fait ce con !
Après, Simba, en fin de saison, il a mis les deux buts qu’il fallait. Enfin il a mis quatre buts dans la saison, dont deux décisifs. Mais bon… C’est quand même une période où on des bons souvenirs parce qu’on était gosses, on partait pas forcément gagnants, mais quand il y avait quelque chose qui se passait sur le terrain, même une égalisation de raccroc contre Martigues à la 88e, on était contents.
Moi j’allais vers les DVE. Pour les matches à l’extérieur, on avait des places, je leur filais. Il y a un lien qui s’est créé avec les supporters. J’allais sur le parking discuter avec les gens et tout. Maintenant, t’as l’impression que tu ne peux plus les approcher. Même les gars du centre de formation. Il n’y a plus ce respect qu’on avait avant. Avant, tu bronchais pas avant avec les anciens. Tu vois, je parlais de Nadon, je le respectais. Fallait pas lui dire « t’es un enculé ! ». Tu disais ça, laisse tomber, là tu te mettais tout le monde à dos !
Février 1997, coupe de France, Lille-Lyon, avec Djezon Boutoille, le buteur du soir (voir le résumé de la rencontre plus bas). Et donc juste avant de mettre un taquet à Giuly.
En tout cas, cette saison 95-96, le maintien est acquis de justesse en fin de saison, notamment grâce à un but improbable de Collot à Paris, je sais pas si tu te rappelles ? Le centre raté…
Merci Bernard ! Un ancien Lillois… Cette année-là, le maintien est miraculeux.
« En 1996-1997, on s’est laissé griser par
le bon début de saison »
Et la saison suivante nous intrigue beaucoup, encore aujourd’hui, parce qu’il y a un départ canon, complètement inattendu : au tiers du championnat, Lille est 4ème après la victoire contre Lens, avec un doublé de Collot. Après 15 journées. Et puis une deuxième partie catastrophique, et la descente à l’arrivée.
Oui, un début de saison superbe [On regarde la photo, Lille-Metz, août 1996]. Je jouais milieu de terrain ce jour-là, je me souviens [d’ailleurs, Arnaud fait la passe décisive pour Miladin Becanovic, et Lille s’impose 1-0]. Lui, Banjac, pouah… Exceptionnel ! Quand il voulait ! Il me disait « Moi aujourd’hui Arnaud, grand match ! » Je lui dis : « putain, tous les jours tu dois faire un grand match ! ». On était bien copains. C’est dommage, on a fait un super départ canon. Et on s’est effondré. Alors qu’est-ce qui s’est passé ? On s’est peut-être crus arrivés à un certain moment. Cavalli aussi s’est cru trop vite arrivé. On est 4èmes, on entend parler de Coupe d’Europe, et on s’est peut-être laissé griser. On s’est laissé griser.
Coupe de France 1997, derniers coup d’éclat d’une triste fin de saison : en l’espace de 4 jours, le LOSC élimine Marseille puis Lyon. Arnaud est très offensif, manquant de marquer à deux reprises, mais il sait aussi revenir quand il faut sauver un ballon sur la ligne.
L’équipe ne manquait pourtant pas de qualités, parce qu’en fin de saison, il y a ces deux matchs de Coupe : contre Marseille à Valence et contre Lyon où à nouveau on retrouve l’équipe de début de saison. Mais seulement en coupe ! Par contre en championnat, c’est la cata, avec pour point d’orgue la défaite contre Montpellier 0-4 à domicile.
Catastrophe… Qu’est-ce qui s’est passé ? Bah voilà, je te le dis, on s’est cru trop vite arrivés… On parlait déjà de transferts… Moi déjà cette année-là, Lens qui me voulait parce que Foé partait à Lyon. Vas-y, je vais pas aller à Lens, je ne vais pas rejoindre Daniel Leclercq ! Les boules, ils sont champions de France ! Mais bon, non, je ne serais pas allé à Lens. On s’est cru trop arrivés parce qu’on a fait six mois, on va dire jusque décembre, fantastiques. Et après on s’est cru arrivés. C’est là où on a eu un manque d’expérience. On était trop jeunes, beaucoup trop jeunes. Il y a eu tous ces trucs… Ce garçon-là [montrant du doigt Garcion]…
Oui, David Garcion, il a été suspendu pour dopage.
Il sautait plus haut que moi à la tête ! Je me demandais quoi, c’était exceptionnel ! Ce garçon était exceptionnel. Cette année-là, il était au bataillon de Joinville, avec Franck Renou. Il était au service militaire cette année-là ! On ne le voyait que le vendredi et le samedi ! En fait, il ne s’entraînait jamais.
Du coup, tu es en train de nous dire quoi ? Ça n’a jamais été très clair. Lui a toujours dit « je n’ai rien pris ».
Je dis que ses débuts étaient exceptionnels. Je ne comprenais pas qu’on ne le garde pas, parce que putain… C’est quoi ce mec-là… Je te dis, on s’est cru trop vite arrivés.
Quand on regarde, on se dit qu’il y avait quand même une belle équipe.
Et là, il y avait une putain d’ambiance, c’est ça qui est fou ! On s’entendait tous bien… Il y avait le petit groupe des Sudistes, avec Cavalli, Rabat, Collot… Et Jean-Marie Aubry faisait le lien entre tout le monde, entre jeunes et anciens.
Tiens, j’aimais bien chambrer Pascal Cygan ! Heureusement que Vahid l’a recadré stoppeur, il ne savait pas faire un centre ! Je lui disais : « je sais pas, achète deux pieds ! ». On en rigole encore quand je joue avec les anciens. Malheureusement, on a très mal fini. Autant Patrick Collot est un gars du Sud qui s’est acclimaté ici, autant Thierry Rabat ne s’est pas acclimaté. Il a été pris en grippe à la fin. C’était tendu. Je me souviens du dernier match, tout le monde le sifflait, il me dit « Je peux plus jouer Arnaud »… Je dis « vas-y, on a besoin de toi ! ». « Non, non, je peux plus jouer ». Comme quoi… Un mec avec de l’expérience quand même, qui a joué au haut niveau… Moi ça m’est arrivé de me faire siffler, l’année où on est en première division à Valenciennes, je me suis fait siffler pendant six mois, par mon public, alors que l’année d’avant, on fait une saison fantastique, on se fait applaudir dans tous les sens.
Pour quelle raison tu as été sifflé à Valenciennes ?
La raison c’est qu’une interview du Bosniaque, qui est l’adjoint de Wenger actuellement…
Boro Primorac
…Dans une interview dans la Voix du Nord, il est allé dire que j’étais son fils ! Voilà. C’est tout con. Dans un moment où on n’avait pas de résultats, où j’étais en concurrence avec Dominique Corroyer qui revenait. Quand tu te fais siffler toutes les semaines chez toi, t’as les boules. Tu le vis mal.
De manière générale, tu étais très apprécié par le public à Lille. A Valenciennes, il y a eu des périodes aussi intenses ?
Au début, jusqu’à la montée, j’étais très appréci









































































